| Les Rêveries du promeneur solitaire, 1776-1778, publication posthume en
1782.
C'est un Rousseau apaisé qui s'exprime,
malgré le complot toujours présent à son esprit. "Me voici donc seul sur la
terre", est la constatation qui inaugure les Rêveries. Dans les dix
"promenades" qui composent cet ouvrage, il évoque son passé, mais aussi ses
promenades champêtres et les rêveries qu'elles provoquent, le plaisir qu'il éprouve à
herboriser ou à se laisser envahir par le mouvement de l'eau. L'écriture est un moyen de
retrouver intact le plaisir de ces instants heureux et de les revivre quand bon lui
semble. La vie retirée qu'il mène, grâce à sa conscience solitaire, n'est plus la
conséquence de l'exclusion universelle imposée par ses ennemis, mais un état accepté
et revendiqué.
L'extrait qui suit est tiré de la
cinquième promenade : Rousseau évoque les moments de bonheurs passés sur l'île
Saint-Pierre. La tonalité de ce passage annonce l'émotion lyrique de Bernardin de Saint
Pierre, auteur de Paul et Virginie, et plus tard des romantiques.
Quand le soir approchait , je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers
m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues
et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la
plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je
m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par
intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements
internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec
plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque
faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des
eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans
l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de
mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal
convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.
Rousseau, Rêveries du promeneur
solitaire, Cinquième Promenade.
Nathalie Cros
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