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Je lis seulement à l'instant
(ce qui m'empêche d'entreprendre une étude approfondie) l'article du distingué critique
de La Nouvelle Revue française sur " le Style de Flaubert ". J'ai été
stupéfait, je l'avoue, de voir traiter de peu doué pour écrire, un homme qui par
l'usage entièrement nouveau et personnel qu'il a fait du passé défini, du passé
indéfini, du participe présent, de certains pronoms et de certaines prépositions, a
renouvelé presque autant notre vision des choses que Kant, avec ses Catégories, les
théories de la Connaissance et de la Réalité du monde extérieur. (*) Ce n'est pas que j'aime entre tous les livres de Flaubert, ni
même le style de Flaubert. Pour des raisons qui seraient trop longues à développer ici,
je crois que la métaphore seule peut donner une sorte d'éternité au style, et il n'y a
peut-être pas dans tout Flaubert une seule belle métaphore. Bien plus, ses images sont
généralement si faibles qu'elles ne s'élèvent guère au-dessus de celles que
pourraient trouver ses personnages les plus insignifiants. Sans doute quand, dans une
scène sublime, Mme Arnoux et Frédéric échangent des phrases telles que : "
Quelquefois vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d'une cloche
apporté par le vent. - J'avais toujours au fond de moi-même le musique de votre voix et
la splendeur de vos yeux ", sans doute c'est un peu trop bien pour une
conversation entre Frédéric et Mme Arnoux. Mais, Flaubert, si au lieu de ses personnages
c'était lui qui avait parlé, n'aurait pas trouvé beaucoup mieux. Pour exprimer d'une
façon qu'il croit évidemment ravissante, dans la plus parfaite de ses oeuvres, le
silence qui régnait dans le château de Julien, il dit que " l'on entendait le
frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un soupir ". Et à la fin, quand celui que
porte Saint Julien devient le Christ, cette minute ineffable est décrite à peu près
ainsi : " Ses yeux prirent une clarté d'étoile, ses cheveux s'allongèrent comme
les rais du soleil, le souffle de ses narines avait la douceur des roses, " etc. Il
n'y a là-dedans rien de mauvais, aucune chose disparate, choquante ou ridicule comme dans
une description de Balzac ou de Renan ; seulement il semble que, même sans le secours de
Flaubert, un simple Frédéric Moreau aurait presque pu trouver cela. Mais enfin la
métaphore n'est pas tout le style. Et il n'est pas possible à quiconque est un jour
monté sur ce grand Trottoir roulant que sont les pages de Flaubert, au défilement
continu, monotone, morne, indéfini, de méconnaître qu'elles sont sans précédent dans
la littérature. Laissons de côté, je ne dis même pas les simples inadvertances, mais
la correction grammaticale ; c'est une qualité utile mais négative (un bon élève,
chargé de relire les épreuves de Flaubert, eût été capable d'en effacer bien des
fautes).En tout cas il y a une beauté grammaticale, (comme il y a une beauté morale,
dramatique, etc.) qui n'a rien à voir avec la correction.C'est d'une beauté de ce genre
que Flaubert devait accoucher laborieusement. Sans doute cette beauté pouvait tenir
parfois à la manière d'appliquer certaines règles de syntaxe. Et Flaubert était ravi
quand il retrouvait dans les écrivains du passé une anticipation de Flaubert, dans
Montesquieu par exemple : " Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus
; il était terrible dans la colère ; elle le rendait cruel. " Mais si Flaubert
faisait ses délices de telles phrases, ce n'était évidemment pas à cause de leur
correction, mais parce qu'en permettant de faire jaillir du coeur d'une proposition
l'arceau qui ne retombera qu'en plein milieu de la proposition suivante, elles assuraient
l'étroite, l'hermétique continuité du style. Pour arriver à ce même but Flaubert se
sert souvent des règles qui régissent l'emploi du pronom personnel. Mais dès qu'il n'a
pas ce but à atteindre les mêmes règles lui deviennent complètement indifférentes.
Ainsi dans la deuxième ou troisième page de L'Education
sentimentale, Flaubert emploie " il " pour désigner Frédéric Moreau,
quand ce pronom devrait s'appliquer à l'oncle de Frédéric, et quand il devrait
s'appliquer à Frédéric pour désigner Arnoux. Plus loin le " ils " qui se
rapporte à des chapeaux veut dire des personnes, etc. Ces fautes perpétuelles sont
presque aussi fréquentes chez Saint-Simon. Mais dans cette deuxième page de L'Education,
s'il s'agit de relier deux paragraphes pour qu'une vision ne soit pas interrompue, alors
le pronom personnel, à renversement pour ainsi dire, est employé avec une rigueur
grammaticale, parce que la liaison des parties du tableau, le rythme régulier particulier
à Flaubert, sont en jeu : " La colline qui suivait à droite le cours de la Seine
s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.
" Des arbres la couronnaient ", etc.
Le rendu de sa vision, dans, dans l'intervalle, un mot d'esprit ou un trait de
sensibilité, voilà en effet ce qui importe de plus en plus à Flaubert au fur et à
mesure qu'il dégage mieux sa personnalité et devient Flaubert. Dans Madame Bovary tout ce qui n'est pas lui n'a pas
été encore éliminé ; les derniers mots : " Il vient de recevoir la croix
d'honneur " font penser à la fin du Gendre de M. Poirier : " Pair de
France en 48. " Et même dans L'Education
sentimentale (titre si beau par sa solidité, - titre qui conviendrait
d'ailleurs aussi bien à Madame Bovary -
mais qui n'est guère correct au point de vue grammatical) se glissent encore ça et là
des restes, infimes d'ailleurs, de ce qui n'est pas Flaubert (" sa pauvre petite
gorge "), etc. malgré cela, dans L'Education
sentimentale, la révolution est accomplie ; ce qui jusqu'à Flaubert était
action devient impression. Les choses ont autant de vie que les hommes, car c'est le
raisonnement qui après coup assigne à tout phénomène visuel des causes extérieures,
mais dans l'impression première que nous recevons cette cause n'est pas impliquée. Je
reprends dans la deuxième
page de L'Education la phrase dont je parlais tout à l'heure : " La
colline qui suivait à droite le cours de la Seine s'abaissa, et il en surgit une autre,
plus proche, sur la rive opposée. " Jacques Blanche a dit que dans l'histoire de la
peinture, une invention, une nouveauté, se décèlent souvent en un simple rapport de
ton, en deux couleurs juxtaposées. Le subjectivisme de Flaubert s'exprime par un emploi
nouveau des temps des verbes, des prépositions, des adverbes, les deux derniers n'ayant
presque jamais dans sa phrase qu'une valeur rythmique. Un état qui se prolonge est
indiqué par l'imparfait. Toute cette deuxième page de L'Education (page prise
absolument au hasard) est faite d'imparfaits, sauf quand intervient un changement, une
action, une action dont les protagonistes sont généralement des choses (" la
colline s'abaissa ", etc.) Aussitôt l'imparfait reprend : " Plus d'un enviait
d'en être le propriétaire ", etc. Mais souvent le passage de l'imparfait au parfait
est indiqué par un participe présent, qui indique la manière dont l'action se produit,
ou bien le moment où elle se produit. Toujours deuxième page de L'Education :
" Il contemplait des clochers, etc. et bientôt, Paris disparaissant, il
poussa un gros soupir " (l'exemple est du reste très mal choisi et on en trouverait
dans Flaubert de bien plus significatifs). Notons en passant que cette activité des
choses, des bêtes, puisqu'elles sont le sujet de phrases (au lieu que ce sujet soit des
hommes), oblige à une grande variété de verbes. Je prends absolument au hasard en
abrégeant beaucoup : " Les hyènes marchaient derrière lui, le taureau balançait
la tête, tandis que la panthère, bombant son dos, avançait à pas de velours, etc. Le
serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient, le sanglier, etc. Pour l'attaque du
sanglier il y avait quarante griffons, etc. Des mâtins de Barbarie étaient destinés à
poursuivre les aurochs. La robe noire des épagneuls luisait comme du satin, le jappement
des talbots valait celui des bugles chanteurs ", etc. Et cette variété des verbes
gagne les hommes qui dans cette vision continue, homogène, ne sont pas plus que les
choses, mais au moins, " une illusion à décrire ". Ainsi : " il aurait
voulu courir dans le désert après les autruches, être caché dans les bambous à
l'affût des léopards, traverser des forêts pleines de rhinocéros, atteindre au sommet
des monts pour viser les aigles et sur les glaçons de la mer combattre les ours blancs.
Il se voyait ", etc. Cet éternel imparfait (on me permettra bien de qualifier
d'éternel un passé indéfini, alors que les trois quarts du temps, chez les
journalistes, éternel désigne non pas, et avec raison, un amour, mais un foulard et un
parapluie. Avec son éternel foulard, - bien heureux si ce n'est pas avec son foulard
légendaire - est une expression consacrée) ; donc cet éternel imparfait, composé
en partie des paroles des personnages que Flaubert rapporte habituellement en style
indirect pour qu'elles se confondent avec le reste (" l'Etat devait s'emparer de la
Bourse. Bien d'autres mesures étaient bonnes encore. Il fallait d'abord passer le niveau
sur la tête des riches. Il fallait que les nourrices et les accoucheuses fussent
salariées par l'Etat. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, pouvaient faire tomber
l'Hôtel de Ville...", tout cela ne signifie pas que Flaubert pense et affirme cela,
mais que Frédéric, la Vatnaz ou Sénécal le disent et que Flaubert a résolu d'user le
moins possible des guillemets) ; donc cet imparfait, si nouveau dans la littérature,
change entièrement l'aspect des choses et des êtres, comme font une lampe qu'on a
déplacée, l'arrivée dans une maison nouvelle, l'ancienne si elle est presque vide et
qu'on est en plein déménagement. C'est ce genre de tristesse, fait de la rupture des
habitudes et de l'irréalité du décor, que donne le style de Flaubert, ce style si
nouveau quand ce ne serait que par là. Cet imparfait sert à rapporter non seulement les
paroles mais toute la vie des gens. L'Education
sentimentale (**) est un long rapport de
toute une vie, sans que les personnages prennent pour ainsi dire une part active à
l'action. Parfois le parfait interrompt l'imparfait, mais devient alors comme lui quelque
chose d'indéfini qui le prolonge : " Il voyagea, il connut la mélancolie des
paquebots, etc., il eut d'autres amours encore ", et dans ce cas par une sorte de
chassé-croisé c'est l'imparfait qui vient préciser un peu : " mais la violence du
premier les lui rendait insipides ". Quelquefois même, dans le plan incliné et tout
en demi-teinte des imparfaits, le présent de l'indicatif opère un redressement, met un
furtif éclairage de plein jour qui distingue des choses qui passent une réalité plus
durable : " Ils habitaient le fond de la Bretagne... C'était une maison
basse, avec un jardin montant jusqu'au haut de la colline, d'où l'on découvre la
mer. "
La conjonction " et "
n'a nullement dans Flaubert l'objet que la grammaire lui assigne. Elle marque une pause
dans une mesure rythmique et divise un tableau. En effet partout où on mettrait " et
", Flaubert le supprime. C'est le modèle et la coupe de tant de phrases admirables.
" (Et) les Celtes regrettaient trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, dans un
golfe rempli d'îlots " (C'est peut-être semé au lieu de rempli , je
cite de mémoire.) " C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins
d'Hamilcar. " " Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu
des bois, sur la pente d'une colline. " Certes la variété des prépositions ajoute
à la beauté de ces phrases ternaires. Mais dans d'autres d'une coupe différente, jamais
de " et ". J'ai déjà cité (pour d'autres raisons) : " Il voyagea, il
connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement
des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. " Un autre aurait
mis : " et l'amertume des sympathies interrompues. " Mais cet " et "
là, le grand rythme de Flaubert ne le comporte pas. En revanche, là ou personne n'aurait
l'idée d'en user, Flaubert l'emploie. C'est comme l'indication qu'une autre partie du
tableau commence, que la vague refluante, de nouveau, va se reformer. Tout à fait au
hasard d'une mémoire qui a très mal fait ses choix : " La place du Carrousel avait
un aspect tranquille. L'Hôtel de Nancy s'y dressait toujours solitairement ; et les
maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, la longue galerie de bois, à droite,
etc., étaient comme noyées dans la couleur grise de l'air, etc. tandis que, à l'autre
bout de la place, etc. " En un mot, chez Flaubert, " et " commence toujours
une phrase secondaire et ne termine presque jamais une énumération. Notons au passage
que le " tandis que " de la phrase que je viens de citer ne marque pas, c'est
toujours ainsi chez Flaubert, un temps, mais est un de ces artifices assez naïfs
qu'emploient tous les grands descriptifs dont la phrase serait trop longue et qui ne
veulent pas cependant séparer les parties du tableau. Dans Lecomte de Lisle il y aurait
à marquer le rôle similaire des " non loin ", des " plus loin ", des
" au fond ", des " plus bas ", des " seuls ", etc. La très
lente acquisition, je le veux bien, de tant de particularités grammaticales (et la place
me manque pour indiquer les plus importantes que tout le monde notera sans moi) prouve à
mon avis, non pas, comme le prétend le critique de La Nouvelle Revue française ,
que Flaubert n'est pas " un écrivain de race " , mais au contraire qu'il en est
un. Ces singularités grammaticales traduisant en effet une vision nouvelle, que
d'application ne fallait-il pas pour bien fixer cette vision, pour la faire passer de
l'inconscient dans le conscient, pour l'incorporer enfin aux diverses parties du discours
! Ce qui étonne seulement chez un tel maître, c'est la médiocrité de sa
correspondance. Généralement les grands écrivains qui ne savent pas écrire (comme les
grands peintres qui ne savent pas dessiner) n'ont fait en réalité que renoncer leur
" virtuosité ", leur " facilité " innées, afin de créer, pour une
vision nouvelle, des expressions qui tâchent peu à peu de s'adapter à elle. Or, dans la
correspondance où l'obéissance absolue à l'idéal intérieur, obscur, ne les soumet
plus, ils redeviennent ce que, moins grands, ils n'auraient cessé d'être. Que de femmes,
déplorant les oeuvres d'un écrivain de leurs amis, ajoutent : " Et si vous saviez
quels ravissants billets il écrit quand il se laisse aller ! Ses lettres sont infiniment
supérieures à ses livres. " En effet c'est un jeu d'enfant de montrer de
l'éloquence, du brillant, de l'esprit, de la décision dans le trait, pour qui d'habitude
manque de tout cela seulement parce qu'il doit se modeler sur une réalité tyrannique à
laquelle il ne lui est pas permis de changer quoi que ce soit. Cette hausse brusque et
apparente que subit le talent d'un écrivain dès qu'il improvise (ou d'un peintre qui
" dessine comme Ingres " sur l'album d'une dame laquelle ne comprend pas ses
tableaux), cette hausse devrait être sensible dans la correspondance de Flaubert. Or
c'est plutôt une baisse qu'on enregistre. Cette anomalie se complique de ceci que tout
grand artiste qui volontairement laisse la réalité s'épanouir dans ses livres se prive
de laisser paraître en eux une intelligence, un jugement critique qu'il tient pour
inférieurs à son génie. Mais tout cela qui n'est pas dans son oeuvre, déborde dans sa
conversation, dans ces lettres. Celles de Flaubert n'en font rien paraître. Il nous est
impossible d'y reconnaître, avec M. Thibaudet, les " idées d'un cerveau de premier
ordre ", et cette fois ce n'est pas par l'article de M. Thibaudet, c'est par la
correspondance de Flaubert que nous sommes déconcertés. Mais enfin puisque nous sommes
avertis du génie de Flaubert seulement par la beauté de son style et les singularités
immuables d'une syntaxe déformante, notons encore une de ces singularités : par exemple,
un adverbe finissant non seulement une phrase, une période, mais un livre. (Dernière
phrase d'Hérodias : " Comme elle était très lourde (la tête de saint
Jean), ils la portaient alternativement. ") Chez lui comme chez Lecomte de Lisle, on
sent le besoin de la solidité, fût-elle un peu massive, par réaction contre une
littérature sinon creuse, du moins très légère, dans laquelle trop d'interstices, de
vides, s'insinuaient. D'ailleurs les adverbes, locutions adverbiales, etc., sont toujours
placés dans Flaubert de la façon à la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus
lourde, comme pour maçonner ces phrases compactes, boucher les moindres trous. M. Homais
dit : " Vos chevaux, peut-être, sont fougueux. " Hussonnet : " Il
serait temps, peut-être, d'aller instruire les populations." " Paris,
bientôt aurait été. " Les " après tout ", les " cependant ",
" pourtant ", les " du moins " sont toujours placés ailleurs qu'où
ils l'eussent été par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant, ou en écrivant.
" Une lampe en forme de colombe brûlait dessus continuellement. " Pour
la même raison, Flaubert ne craint pas la lourdeur de certains verbes, de certaines
expressions un peu vulgaires (en contraste avec la variété des verbes que nous citions,
plus haut, le verbe avoir, si solide, est employé, constamment, là où un écrivait de
second ordre chercherait des nuances plus fines : " Les maisons avaient des jardins
en pente. " " Les quatre tours avaient des toits pointus. ") C'est le fait
de tous les grands inventeurs en art, du moins au XIXe siècle, que tandis que des
esthètes montraient leur filiation avec le passé, le public les trouva vulgaires. On
dira tant qu'on voudra que Manet, Renoir, qu'on enterre demain, Flaubert, furent dont pas
des initiateurs, mais la dernière descendance de Vélasquez et de Goya, de Boucher et de
Fragonard, voire de Rubens et même de la Grèce antique, de Bossuet et de Voltaire, leurs
contemporains les trouvèrent un peu communs ; et, malgré tout, nous nous doutons parfois
un peu de ce qu'ils entendaient par ce mot " commun ". Quand Flaubert dit :
" Une telle confusion d'images l'étourdissait, bien qu'il y trouvât du charme, pourtant.
", quand Frédéric Moreau, qu'il soit avec la Maréchale ou avec Madame Arnoux,
" se met à leur dire des tendresses ", nous ne pouvons penser que ce "
pourtant " ait de la grâce, ni ce " mettre à leur dire des tendresses "
de la distinction. Mais nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert
soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. Car si, comme on
l'a écrit, la lampe nocturne de Flaubert faisait aux mariniers l'effet d'un phare, on
peut dire aussi que les phrases lancées par son " gueuloir " avaient le rythme
régulier des machines qui servent à faire les déblais. Heureux ceux qui sentent ce
rythme obsesseur ; mais ceux qui ne peuvent s'en débarrasser, qui, quelque sujet qu'ils
traitent, soumis aux coupes du maître, font invariablement " du Flaubert ",
ressemblent à ces malheureux des légendes allemandes qui sont condamnés à vivre pour
toujours attachés au battant d'une cloche.Aussi, pour ce qui concerne l'intoxication
flaubertienne, je ne saurais trop recommander aux écrivains la vertu purgative,
exorcisante, du pastiche. Quand on vient de finir un livre, non seulement on voudrait
continuer à vivre avec ses personnages, avec Mme de Beauséant, avec Frédéric Moreau,
mais encore notre voix intérieure qui a été disciplinée pendant tout la durée de la
lecture à suivre le rythme d'un Balzac, d'un Flaubert, voudrait continuer à parler comme
eux. Il faut la laisser faire un moment, laisser la pédale prolonger le son,
c'est-à-dire faire un pastiche volontaire, pour pouvoir après cela redevenir original,
ne pas faire toute sa vie du pastiche involontaire. Le pastiche volontaire, c'est de
façon toute spontanée qu'on le fait ; on pense bien que quand j'ai écrit un pastiche,
détestable d'ailleurs, de Flaubert, je ne m'étais pas demandé si le chant que
j'entendais en moi tenait à la répétition des imparfaits ou des participes présents.
Sans cela je j'aurais jamais pu le transcrire. C'est un travail inverse que j'ai accompli
aujourd'hui en cherchant à noter à la hâte ces quelques particularités du style de
Flaubert. Notre esprit n'est jamais satisfait s'il n'a pu donner une claire analyse de ce
qu'il avait d'abord inconsciemment produit, ou une récréation vivante de ce qu'il avait
d'abord patiemment analysé. Je ne me lasserais pas de faire remarquer les mérites,
aujourd'hui si contestés, de Flaubert. L'un de ceux qui me touchent le plus parce que j'y
retrouve l'aboutissement de modestes recherches que j'ai faites, est qu'il sait donner
avec maîtrise l'impression du Temps. A mon avis la chose la plus belle de L'Education sentimentale, ce n'est pas une phrase,
mais un blanc. Flaubert vient de décrire, de rapporter pendant de longues pages, les
actions les plus menues e Frédéric Moreau. Frédéric voit un agent marcher avec son
épée sur un insurgé qui tombe mort. " Et Frédéric, béant, reconnut Sénécal !
" Ici un " blanc " et, sans l'ombre d'une transition, soudain la mesure du
temps devenant au lieu de quarts d'heure, des années, des décades (je reprends les
derniers mots que j'ai cités, pour montrer cet extraordinaire changement de vitesse, sans
préparation) :
" Et Frédéric, béant,
reconnut Sénécal.
" Il voyagea. Il connut le
mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, etc. Il revint.
" Il fréquenta le monde, etc.
" Vers la fin de l'année 1867 ", etc.
Sans doute, dans Balzac, nous
avons bien souvent : " En 1817, les Séchard étaient " etc. Mais chez lui ces
changements de temps ont un caractère actif ou documentaire. Flaubert le premier se
débarrasse du parasitisme des anecdotes et des scories de l'histoire. Le premier, il les
met en musique.
Si j'écris tout cela pour la
défense (au sens où Joachim du Bellay l'entend) de Flaubert, que je n'aime pas beaucoup,
si je me sens privé de ne pas écrire sur bien d'autres que je préfère, c'est que j'ai
l'impression que nous ne savons plus lire. (***) M.
Daniel Halévy a écrit dernièrement dans les Débats un très bel article sur le
centenaire de Sainte-Beuve. Mais, à mon avis bien mal inspiré ce jour-là, n'a-t-il pas
eu l'idée de citer Sainte-Beuve comme un des grands guides que nous avons perdus ?
(N'ayant ni livres, ni journaux sous la main au moment où j'improvise " en dernière
heure " mon étude, je ne réponds pas de l'expression exacte qu'a employée Halevy,
mais c'était le sens.) Or je me suis permis plus qu'aucun de véritable débauches avec
la délicieuse mauvaise musique qu'est le langage parlé, perlé, de Sainte-Beuve, mais
quelqu'un a-t-il manqué autant que lui à son office de guide ? La plus grande partie de
ses Lundis sont consacrés à des auteurs de quatrième ordre, et quand il a à
parler d'un de tout premier, d'un Flaubert ou d'un Baudelaire, il rachète immédiatement
les brefs éloges qu'il leur accorde en laissant entendre qu'il s'agit d'un article de
complaisance, l'auteur étant de ses amis personnels. C'est uniquement comme d'amis
personnels qu'il parle des Goncourt, qu'on peut goûter plus ou moins, mais qui sont en
tout cas infiniment supérieurs aux objets habituels de l'admiration de Sainte-Beuve.
Gérard de Nerval qui est assurément un des trois au quatre plus grands écrivains du
XIXe siècle, est dédaigneusement traité de gentil Nerval, à propos d'une
traduction de Goethe. Mais qu'il ait écrit des oeuvres personnelles semble avoir
échappé à Sainte-Beuve. Quant à Stendhal romancier, au Stendhal de La Chartreuse,
notre " guide " en sourit et il voit là les funestes effets d'une espèce
d'entreprise (vouée à l'insuccès) pour ériger Stendhal en romancier, à peu près
comme la célébrité de certains peintres semble due à une spéculation de marchands de
tableaux. Il est vrai que Balzac, du vivant même de Stendhal, avait salué son génie,
mais c'était moyennant une rémunération. Encore l'auteur lui-même trouva-t-il (selon
Sainte-Beuve, interprète inexact d'une lettre que ce n'est pas le lieu de commenter ici)
qu'il en avait plus que pour son argent. Bref, je me chargerais, si je n'avais pas des
choses plus importantes à faire, de " brosser ", comme eût dit M. Cuvillier
Fleury, d'après Sainte-Beuve, un " Tableau de la Littérature française au XIXe
siècle " à une certaine échelle, et où pas un grand nom ne figureraient, où
seraient promus grands écrivais des gens dont tout le monde à oublié qu'ils
écrivirent. Sans doute, il est permis de se tromper et la valeur objective de nos
jugements artistiques n'a pas grande importance. Flaubert a cruellement méconnu Stendhal,
qui lui-même trouvait affreuses les églises romanes et se moquait de Balzac. Mais
l'erreur et plus grave chez Sainte-Beuve, parce qu'il ne cesse de répéter qu'il est
facile de porter un jugement juste sur Virgile ou La Bruyère, sur des auteurs depuis
longtemps reconnus et classé, mais que le difficile, la fonction propre du critique, ce
qui lui vaut vraiment son nom de critique, c'est de mettre à leur rang les auteurs
contemporains. Lui-même, il faut l'avouer, ne l'a jamais fait une seule fois, et c'est ce
qui suffit pour qu'on lui refuse le titre de guide. Peut-être le même article de M.
Halevy - article remarquable d'ailleurs - me permettrait-il, si je l'avais sous les yeux,
de montrer que ce n'est pas seulement la prose que nous ne savons plus lire, mais les
vers. L'auteur retient deux vers de Sainte-Beuve. L'un est plutôt un vers de M. André
Rivoire que de de Sainte-Beuve. Le second
Sorrente m'a rendu mon doux
rêve infini
est affreux si on le grasseye et
ridicule si on roule les r. En général, la répétition voulue d'une voyelle ou
d'une consonne peut donner de grands effets (Racine : Iphigénie, Phèdre). Il y a
une labiale qui répétée six fois dans un vers de Hugo donne cette impression de
légèreté aérienne que le poète veut produire :
Les souffles de la nuit
flottaient sur Galgala.
Hugo, lui, a su se servir même
de la répétition des r qui est au contraire peu harmonieuse en français. Il s'en
est servi avec bonheur, mais dans des conditions assez différentes. En tout cas, et quoi
qu'il en soit des vers, nous ne savons plus lire la prose ; dans l'article sur le style de
Flaubert, M. Thibaudet, lecteur si docte et si avisé, cite une phrase de Chateaubriand.
Il n'avait que l'embarras du choix. Combien sont nombreuses celles sur quoi il y a à
s'extasier ! M. Thibaudet (voulant, il est vrai, montrer que l'usage de l'anacoluthe
allège le style) cite une phrase du moins beau Chateaubriand, du Chateaubriand rien
qu'éloquent, et sur le peu d'interêt de laquelle mon distingué confrère aurait pu
être averti par le plaisir même que M. Guizot avait à la déclamer. En règle
générale, tout ce qui dans Chateaubriand continue ou présage l'éloquence politique du
XVIIIe et du XIXe siècle n'est pas du vrai Chateaubriand.Et nous devons mettre quelque
scrupule, quelque conscience, dans notre appréciation des diverses oeuvres d'un grand
écrivain. Quand Musset, année par année, branche par branche, se hausse jusqu'aux Nuits,
et Molière jusqu'au Misanthrope, n'y a-t-il pas quelque cruauté à préférer au
premières :
A Saint Blaise, à la Zuecca
Nous étions, nous étions bien aise,
au second Les Fourberies de
Scapin ? D'ailleurs nous n'avons qu'à lire les maîtres, Flaubert comme les autres,
avec plus de simplicité. Nous serons étonnés de voir comme ils sont toujours vivants,
près de nous, nous offrant mille exemples réussis de l'effort que nous avons nous-mêmes
manqué. Flaubert choisit Me Senard pour le défendre, il aurait pu invoquer le
témoignage éclatant et désintéressé de tous les grands morts. Je puis, pour finir,
citer de cette survie protectrice des grands écrivains un exemple qui m'est tout
personnel. Dans Du côté de chez Swann, certaines personnes, même très
lettrées, reconnaissant la composition rigoureuse bien que voilée (et peut-être la plus
difficilement discernable parce qu'elle était à large ouverture de compas et que le
morceau symétrique d'un premier morceau, la cause et l'effet, se trouvaient à un grand
intervalle l'un de l'autre) crurent que mon roman était une sorte de recueil de
souvenirs, s'enchaînant selon les fois fortuites de l'association des idées. Elles
citèrent à l'appui de cette contre-vérité, des pages où quelques miettes de "
madeleine ", trempées dans une infusion, me rappellent (ou du moins rappellent au
narrateur qui dit " je" et qui n'est pas toujours moi) tout un temps de ma vie,
oublié dans la première partie de l'ouvrage. Or, sans parler en ce moment de la valeur
que je trouve à ces ressouvenirs inconscients sur lesquels j'assois, dans le dernier
volume - non encore publié - de mon oeuvre, toute ma théorie de l'art, et pour m'en
tenir au seul point de vue de la composition, j'avais simplement pour parler d'un plan à
un autre plan, usé non d'un fait, mais de ce que j'avais trouvé plus pur, plus précieux
comme jointure, un phénomène de la mémoire. Ouvrez les Mémoires d'outre-tombe
ou les Filles du feu de Gérard de Nerval. Vous verrez que les deux grands
écrivains qu'on se plaît - le second surtout - à appauvrir et à dessécher par une
interprétation purement formelle, connurent parfaitement ce procédé de brusque
tradition. Quand Chateaubriand est - si je me souviens bien - à Montboissier, il entend
tout à coup chanter une grive. Et ce chant qu'il écoutait si souvent dans sa jeunesse,
le fait tout aussitôt revenir à Combourg, l'incite à changer, et à faire changer le
lecteur avec lui, de temps et de province. De même la première partie de Sylvie
se passe devant une scène et décrit l'amour de Gérard de Nerval pour une comédienne.
Tout à coup ses yeux tombent sur une annonce : " Demain les archers de Loisy ",
etc. Ces mots évoquent un souvenir, ou plutôt deux amours d'enfance : aussitôt le lieu
de la nouvelle est déplacé. Ce phénomène de mémoire a servi de transition à Nerval,
à ce grand génie dont presque toutes les oeuvres pourraient avoir pour titre celui que
j'avais donné d'abord à une des miennes : Les Intermittences du coeur. Elles avaient un
autre caractère chez lui, dira-t-on, dû surtout au fait qu'il était fou. Mais, du point
de vue de la critique littéraire, on ne peut proprement appeler folie un état qui laisse
subsister la perception juste (bien plus qui aiguise et aiguille le sens de la
découverte) des rapports les plus importants entre les images, entre les idées. Cette
folie n'est presque que le moment où les habituelles rêveries de Gérard de Nerval
deviennent ineffables. Sa folie est alors comme un prolongement de son oeuvre ; il s'en
évade bientôt pour recommencer à écrire. Et la folie, aboutissant de l'oeuvre
précédente, devient point de départ et matière même de l'oeuvre qui suit. Le poète
n'a pas plus honte de l'accès terminé que nous ne rougissons chaque jour d'avoir dormi,
que peut-être un jour nous ne serons confus d'avoir passé un instant par la mort. Et il
s'essaye à classer et à décrire des rêves alternés. Nous voilà bien loin du style de
Madame Bovary et de L'Education sentimentale. En raison de la hâte
avec laquelle j'écris ces pages, le lecteur excusera les fautes du mien.
La Nouvelle Revue
Française. 1er janvier 1920.
(*) Je sais bien que Descartes avait
commencé avec son « bon sens » qui n'est pas autre chose que les principes rationnels.
Comment M. Reinach qui, différent en cela au moins des Emigrés, a tout appris et n'a
rien oublié, ne le sait-il pas et peut-il croire que Descartes a fait preuve d'une «
ironie délicieuse », en disant que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée
? Cela signifie dans Descartes que l'homme le plus bête use malgré soi du principe de
causalité, etc. Mais le XVIIe siècle français avait une manière très simple de dire
les choses profondes. Quand j'essaye dans mes romans de me mettre à son école, des
philosophes me reprochent d'employer dans le sens courant le mot « intelligence » etc. [ retour ]
(**)
L'Education sentimentale à laquelle, de par la volonté de Flaubert certainement, on
pourrait appliquer cette phrase de la quatrième page du livre lui-même : « Et l'ennui,
vaguement répandu, semblait rendre l'aspect des personnages plus insignifiant encore. » [ retour ]
(***) Les
exceptions se rencontrent quelquefois ans de grands livres systématiques, où on
n'attendait pas de critique littéraire. Une nouvelle critique littéraire découle de l'Hérédo
et du Monde des images, ces livres admirables et si grands de conséquence de M.
Léon Daudet, comme une nouvelle physique, une nouvelle médecine, de la philosophie
cartésienne. Sans doute les vues profondes de M. Léon Daudet sur Molière, sur Hugo, sur
Baudelaire, etc., sont plus belles encore si on les rattache par les lois de la
gravitation à ces sphères que sont les images, mais en elles-mêmes et détachées du
système elles prouvent la vivacité et la profondeur du goût littéraire. [ retour ]
Source bibliographique
Jean d'Ormesson , Une autre histoire de la Littérature française (
NIL Editions)
Pierre Aurégan, Flaubert (Nathan)
Le site
de JB Guinot sur Flaubert : sa vie, son oeuvre, ses voyages, ses amis, ses amours , le
texte intégral de certains de ses romans ... Une véritable mine d'or.

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