Paris, place de Clichy, 1914. Envoûté par
la musique d'une parade militaire, Ferdinand Bardamu, jeune rebelle, décide, par excès
d'héroïsme, de s'engager dans la guerre contre les Allemands. Mais au front, c'est
l'enfer et l'absurdité. Il perd vite son enthousiasme et découvre avec épouvante les
horreurs de la guerre. Il ne comprend plus pourquoi il doit tirer sur les Allemands. Il
prend aussi conscience de sa propre lâcheté.
On lui confie une mission de reconnaissance. Lors d'une nuit d'errance,
il rencontre un réserviste nommé Robinson qui cherche à déserter. Ils envisagent de
s'enfuir, mais leur tentative échoue. Blessé, traumatisé à jamais par la guerre,
Bardamu revient à Paris pour être soigné. On lui remet une médaille militaire. Lors de
cette cérémonie, il fait la connaissance de Lola, une jeune et jolie infirmière
américaine. Bardamu est soigné dans différents hôpitaux. Il prend conscience des
avantages et profits que tirent de la guerre tous ceux qui y ont échappé.
Lola, compagne futile et légère, le quitte. Il rencontre alors
Musyne, une jeune violoniste. Ils ont une aventure, mais, un jour de bombardement, elle
l'abandonne.
Réformé, Bardamu décide de partir pour l'Afrique. Il y découvre les
horreurs de l'exploitation coloniale. Il retrouve Robinson, rencontré sur les champs de
bataille, et lui succède en reprenant la gérance d'un comptoir commercial. Il tombe
malade et connaît des crises de délire.
Il quitte l'Afrique à demi-mort à bord d'un bâtiment espagnol qui a
tout d'une galère. Ce bateau l'emmène jusqu'à New-York . Dès son arrivée, il est
placé en quarantaine . Dans cette ville à laquelle, il a tant rêvé, il ne connaît que
solitude et pauvreté. Il part à Détroit pour y travailler. Il rencontre Molly, une
prostituée généreuse qui le délivre de l'enfer de l'usine Ford . Molly aime Bardamu ,
l'entretient et lui propose de partager son bonheur. Mais son désir d'explorer plus avant
l'existence le pousse à renoncer à cette femme généreuse. Il quitte les Etats-Unis et
revient à Paris. Il rentre le cur gonflé et meurtri par toutes ces expériences.
Devenu médecin , mais menant une existence toujours aussi misérable,
il s'installe à Rancy, banlieue triste et pauvre. Il y découvre les côtés les plus
répugnants et les plus désespérants de la condition humaine. Il assiste impuissant à
la mort de Bébert, un petit garçon qu'il aimait bien et que la science ne peut sauver.
Puis il se retrouvé mêlé à une sordide histoire. Une famille de sa clientèle, les
Henrouille, souhaitent se débarrasser de leur mère âgée. Ils font appel à Robinson
qui accepte de tuer la vieille dame pour dix mille francs. Mais par maladresse, Robinson
échoue et se blesse. Il perd provisoirement la vue. Bardamu soigne Robinson qui part
ensuite s'exiler à Toulouse en compagnie de la mère Henrouille, sa victime rescapée.
Bardamu quitte Rançy et abandonne la médecine. Il devient figurant
dans un spectacle de danse. Il se rend ensuite à Toulouse et retrouve Robinson. Il fait
la connaissance de Madelon , sa fiancée et devient son amant. Il fait visiter avec la
mère Henrouille un caveau plein de cadavres à des touristes. Mais la vieille dame tombe
dans l'escalier, vraisemblablement poussée par Bardamu, et se tue. Robinson incite son
compère à regagner Paris.
Il est engagé comme médecin dans un établissement psychiatrique dont
le patron est le docteur Baryton. Les deux hommes sympathisent.
Rapidement, Baryton sombre dans la folie et annonce à Bardamu sa
décision de partir : " je vais renaître, Ferdinand." Il confie à Bardamu la
direction de la clinique. Robinson reparaît au grand regret de son ami. Il a recouvré la
vue et a quitté Madelon. Bardamu le cache dans sa clinique pour le soustraire à Madelon
qui, amoureuse, le poursuit. Sophie, une superbe infirmière slovaque, qui est devenue la
maîtresse de Bardamu, prêche pour la réconciliation entre Robinson et Madelon. Bardamu
propose une sortie à la fête des Batignolles afin de réconcilier tout le monde.
Robinson refuse les avances de Madelon dans le taxi et avoue son dégoût des grands
sentiments Madelon le tue de trois coups de revolver. Après l'agonie de Robinson, Bardamu
se retrouve seul en bordure d'un canal. Un remorqueur siffle au loin comme s'il souhaitait
emmener avec lui tout ce qui existe : " tout , qu'on n'en parle plus."
Quelques critiques de
Voyage au bout de la nuit
Il faut relire Céline en le voyant. Céline a dit la vérité du
siècle : ce qui est là est là , irréfutable, débile, monstrueux, rarement dansant et
vivable.
Philippe Sollers in Céline, Voyage au bout
de la Nuit, Gallimard
Saisissante épopée de la révolte et
du dégoût , long cauchemar visionnaire ruisselant d'invention verbale , et dominé par
l'inoubliable figure de Bardamu, Le Voyage a exercé une action considérable .
Céline fut l'un des premiers à vivre ce dont la littérature actuelle allait bientôt se
nourrir presque exclusivement : l'absurdité de la vie humaine.
Gaëtan Picon, Panorama de la Nouvelle littérature française,
Gallimard, 1976
Pour nous la question n'est pas de
savoir si la peinture de M. Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie. Elle
l'est. Et plus vrai encore que la peinture , ce langage inouï, comble du naturel et de
l'artifice, inventé, créé de toutes pièces à l'exemple de la tragédie , aussi loin
que possible d'une reproduction servile du langage des misérables, mais fait justement
pour exprimer ce que le langage des misérables ne saura jamais exprimer, la sombre
enfance des misérables.
Bernanos, Le Figaro, décembre 1932
Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. A
travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et
palpite la réelle richesse de la culture française, l'expérience affective et
intellectuelle d'une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et,
en même temps, Céline écrit comme s'il était le premier à se colleter avec le
langage. L'artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française.
Léon Trotski, Littérature et révolution
Premières et dernières
phrases de Voyage au bout de la nuit
Début du roman
" ça a débuté comme ça. Moi , j'avais jamais rien dit. Rien.
C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un
camarade...."
Fin du roman
" De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont,
encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin... Il appelait vers
lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la
campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus.
"
Quelques citations de Voyage au
bout de la nuit
L'amour, c'est l'infini à la portée des caniches.
Quand on a pas d'imagination, mourir
c'est peu de chose, quand on en a, mourir c'est trop.
Le cinéma, ce nouveau petit salarié de
nos rêves on peut l'acheter lui, se le procurer pour une heure ou deux, comme un
prostitué.
Faire confiance aux hommes, c'est déjà
se faire tuer un peu.
On n'est jamais très mécontent qu'un
adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu'on se dit, tandis
que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir.
Source bibliographique
Jean d'Ormesson , Une autre histoire de la Littérature française (
NIL Editions)
Voyage au bout de la nuit, Céline, analyse de Christine Combessie-Savy ( Nathan)