Harold Cobert : Mirabeau ce géant

Dans l’Entrevue de Saint-Cloud qui paraitra le 26 août, Harold Cobert évoque avec élégance et brio la rencontre secrète qui eut lieu le 3 juillet 1790 entre Mirabeau, grande figure de la révolution, et Marie Antoinette, souveraine insouciante et impopulaire. Étonnante rencontre qui aurait pu changer l’Histoire …
Nous nous sommes retrouvés un soir de Juillet, Boulevard Saint-Germain, au pied de la statue de Danton. Rencontre avec le brillant auteur d’Un Hiver avec Baudelaire qui nous fait partager sa passion pour Mirabeau et cette période unique de l’Histoire de France..

Harold Cobert

Harold Cobert
Photo: Sandrine Roudeix

 

L’Entrevue de Saint-Cloud relate l’entrevue secrète de Mirabeau et Marie Antoinette qui a lieu le 3 juillet 1790. Quel est dans ce récit la part de réalité historique et la part de romanesque ?

Cette rencontre a réellement eu lieu. C’est attesté. Il y a juste un doute pour savoir s’ils se sont vus tous les deux dans les jardins du Château de Saint-Cloud, ou si c’était en présence du roi dans leurs appartements de Saint-Cloud. Plusieurs spécialistes débattent encore du sujet, mais la majorité pense que Mirabeau et Marie Antoinette étaient seuls dans les jardins. Je suis de leur avis car Mirabeau était convaincu qu’il fallait qu’il parle à la reine et que c’est elle qui allait ensuite pouvoir convaincre Louis XVI.
Mais il n’existe aucun témoignage sur la teneur de cette rencontre. Tous les dialogues de L’Entrevue de Saint-Cloud sont donc du domaine du romanesque.
Rien ne nous dit que c’est ce qu’ils se sont dits, mais rien ne nous dit le contraire : si ce n’est pas vrai, ça reste vraisemblable.

Ayant beaucoup travaillé sur Mirabeau, je me suis inspiré de ses nombreux écrits et des lettres antérieures ou postérieures à cette rencontre. J’ai également beaucoup lu sur Marie-Antoinette, notamment l’excellente biographie de Stephen Zweig, qui m’a permis de mieux cerner la psychologie de cette souveraine et l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait à cette époque.

 

Harold Cobert

L’Entrevue de Saint-Cloud – Harold Cobert ( Editions Héloïse d’Ormesson)
En librairie dès le 26 Août 2010

Comment est née l’idée de ce livre ?

Mirabeau, j’ai commencé à le pratiquer à l’âge de 22 ans et je l’ai toujours gardé avec moi. Je le connais tellement bien que je parle avec lui, et que parfois, dans certaines situations, je me demande comment il aurait réagi. Il y a aussi son côté visionnaire qui me fascine. J’ai également éprouvé le besoin d’aller visiter sa prison à Pontarlier. Il a une vie qui me parle et que je comprends très bien…
L’idée de son face à face avec Marie-Antoinette m’a fasciné. Une entrevue dont on sait si peu de choses. Ça m’a plu d’explorer ces zones d’ombres et d’incertitudes de l’histoire. Ça permet au romancier de donner vie à des personnages hors du commun, de se glisser dans leur corps, dans leur esprit et par le biais de la fiction, de révéler leur vérité intime; ou du moins ce que j’en crois !

Mirabeau justement, comment s’est faite cette rencontre ?

Ma rencontre avec Mirabeau remonte à ma Maitrise (il n’y avait pas encore les masters). En fin de licence de lettres, je souhaitais travailler sur le 18ème siècle. Danton, le film de Wajda, m’avait beaucoup marqué et j’étais fasciné par la Révolution française.
J’ai écrit une lettre aux deux professeurs qui dirigeaient ce département-là leur indiquant que je souhaitais faire un mémoire sur tous les discours de Danton et de Robespierre. Je voulais faire apparaitre une opposition intellectuelle entre les deux, comme celle qui existe entre Rousseau et Montesquieu ou Rousseau et Voltaire
Ils m’ont dit : « Jeune homme vous êtes complètement fou ! Vous n’aurez pas assez de toute une vie pour faire ça. En revanche nous vous donnons le Tome 1 des Orateurs de la Constituante (publié dans la Pléiade). Lisez le et voyez s’il y a un orateur qui vous plait ».
C’est ainsi que j’ai découvert les discours de Mirabeau et surtout sa notice biographique rédigée par François Furet. Elle ne fait qu’une page et demie. Mais quel destin ! Je me suis dit : cet homme a eu une vie fabuleuse, il me plait. C’est comme ça que je l’ai choisi. J’ai ensuite fait ma maitrise et ma thèse sur lui.

 

Mirabeau

Mirabeau

Pouvez-vous nous présenter Mirabeau ? Qui est-il ?

Mirabeau est un être inclassable qui a une vie absolument rocambolesque. C’est une sorte de Cyrano du 18ème siècle mais un Cyrano qui « consomme ». Il adore ça.
C’est un libertin au sens noble du terme. Aujourd’hui quand on parle de libertin, on pense aux Chandelles et aux clubs échangistes. Or, les premiers vrais libertins au 16ème et 17ème siècle étaient avant tout des libres-penseurs qui s’opposaient à l’obscurantisme religieux et aux dogmes. Ensuite, le concept s’est étendu à la liberté intellectuelle et à la liberté des mœurs. Mirabeau lui, était à la fois pour la liberté de penser et pour la liberté sexuelle.
Comte libertin, journaliste, agent secret, diplomate, conseiller secret du roi, brillant orateur : toutes les facettes de Mirabeau n’en forment en réalité qu’une seule. Il se bat pour une seule et même idée : la monarchie constitutionnelle. Il existe une édition (publiée par Guy Chaussinand-Nogaret) qui compare les discours que Mirabeau a prononcés à L’Assemblée et les lettres secrètes qu’il écrivait en même temps au roi. Il voulait vérifier si Mirabeau avait ou non un double discours. Et en fait on se rend compte qu’à l’Assemblée, Mirabeau est l’avocat du roi et face au roi il est le procureur de la révolution. C’est le même discours. Il n’y a pas un iota qui change. Il ne ment à personne. C’est sa conduite qui peut sembler trouble parce qu’étant conseiller secret du roi, il ne peut pas agir en plein jour.
A cette période, il n’y a pas encore de parti politique, mais il y a des groupes : les montagnards, les Girondins, le groupe du Clergé, l’Aristocratie, les Feuillants… Lui reste un homme libre et change d’alliance en fonction des enjeux : il est capable de s’associer un jour aux monarchistes, puis un autre aux jacobins. Ce qui compte pour lui c’est de faire triompher ses idées.

Pourquoi Mirabeau est-il beaucoup moins populaire que Robespierre ou Danton ?

Ce qui jette le discrédit sur Mirabeau, c’est la vie dissolue qu’il a eue avant la Révolution. Sans doute est-ce à cause de sa réputation sulfureuse et de ses nombreux séjours en prison (dettes, ouvrages pornographiques, conflit avec son père …) qu’il est devenu injustement un des grands oubliés de l‘Histoire de France.
Tout s’est joué, selon moi, à la fin du 19e siècle. Après la Révolution, la France a connu le Directoire, l’Empire, la Restauration, Charles X, la Deuxième République, Napoléon III… Quand la République revient enfin, en 1880, l’école devient laïque, libre et obligatoire. On se dit : il va falloir élever les jeunes pousses dans le culte de la Révolution française.
La Révolution fait table rase du passé. Elle est son propre événement fondateur. Elle crée sa propre mythologie avec ses propres figures, ses valeurs, ses grands combats (Le serment du Jeu de Paume, la Bastille, la nuit du 4 août, …) Pour élever les jeunes pousses dans le culte de la République, il a fallu trouver des figures emblématiques. On a choisi Robespierre. Certes il avait coupé beaucoup de têtes mais c’était un homme droit. Et on a insisté sur son opposition avec Danton qui, lui, était plus corrompu que Mirabeau. Il faut quand même reconnaître à Danton, qu’il est mort avec panache. Il a fait une grande plaidoirie devant le tribunal révolutionnaire et a eu cette dernière phrase avant de mourir : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine »
Mirabeau, un homme à femmes, emprisonné de nombreuses fois, qui a écrit des ouvrages pornographiques, qui a été conseiller secret du roi, donnant ainsi l’impression de jouer un double jeu, n’est pas un véritable exemple de vertu pour les jeunes citoyens. L’objectif est de leur apprendre à aimer la République et à obéir. Mirabeau n’a jamais obéi. Il s’est rebellé tout le temps. On ne forme pas de bons citoyens avec un tel exemple : trop trouble, trop sulfureux, trop libre. On en a parlé de moins en moins. Les programmes pédagogiques se sont construits sans lui. De temps en temps, nous sommes quelques hérétiques pour essayer de ressortir Mirabeau de l’oubli. Mon rêve serait qu’avec L’Entrevue on puisse reparler un peu de lui.
Ce qui est étonnant c’est qu’il fut le premier à entrer au Panthéon avec les honneurs de la nation (son corps y fut transporté en grande pompe 2 jours après sa mort). Puis après l’exécution de Louis XVI, on a ouvert la célèbre armoire de fer qui contenait tous les papiers secrets du roi. On a découvert toutes les lettres que Mirabeau avait écrites au monarque. On l’a déclaré traitre à la nation pour avoir joué double jeu. La Convention décida d’exclure sa dépouille du Panthéon, ce qui fut fait le 21 septembre 1794. Elle y fut remplacée par celle de Marat. Les restes de Mirabeau furent alors inhumés de manière anonyme au cimetière de Clamart. Ironie de l’Histoire, Marat subira le même sort l’année suivante. A ma connaissance, ce sont les deux seuls à qui ce soit arrivé.

Pourquoi Mirabeau est-il un des plus grands orateurs de son époque ?

A cette époque là, c’était surtout une question de physique et d’organe. Il était grand, il avait du coffre, il parlait fort, sa voix portait énormément. C’est un grand avantage qu’il avait sur beaucoup d’orateurs et qui lui permettait de prendre l’ascendant sur eux. A l’inverse, Robespierre avait un tout petit filet de voix. La stratégie pour Robespierre était donc inverse. Il obligeait ses auditeurs à se taire afin de pouvoir l’écouter.
Mais dans la thèse que j’ai faite sur lui, j’ai également développé un autre argument. Si Mirabeau est un si grand orateur, c’est parce qu’il a écrit des livres pornographiques.
La littérature pornographique, en effet, a pour but de créer un effet physique sur ses lectrices et ses lecteurs. En lisant de tels ouvrages, les femmes se pâment et les hommes ont des réactions physiques qu’ils peuvent difficilement contrôler.
La littérature pornographique ne veut pas juste influer sur le comportement du lecteur, elle veut aussi créer chez lui un effet physique immédiat. Il existe des stratégies narratives, des stratégies d’écriture, et de mise en scène… pour créer ça.
Un orateur qui, à l’Assemblée, est capable de créer un effet physique sur son auditoire peut l’influencer à son avantage. Sans doute Mirabeau n’était-il pas conscient de ce pouvoir, mais le fait d’avoir écrit beaucoup d’ouvrages pornographiques l’a aidé à captiver l’Assemblée. Il maitrisait, inconsciemment, les messages subliminaux, les codes oratoires…
Ce qui est fascinant chez Mirabeau, c’est qu’il n’écrivait pas tous ses discours, mais il y ajoutait toujours sa griffe avant de les lire. Il y ajoutait du rythme, du souffle… Quand on lit des discours qu’il a écrits ou retravaillés, on entend le son. Mirabeau avait déjà tout compris. C’est en cela qu’il est très moderne.

 

Marie-Antoinette

Marie Antoinette : Portrait d’Elisabeth Vigée-Lebrun

Dans L’Entrevue de Saint-Cloud, Mirabeau se retrouve face à Marie-Antoinette. Quel portrait feriez-vous d’elle ?

Pour ce livre, j’ai beaucoup lu sur Marie-Antoinette, mais mon ouvrage de référence reste la biographie que Stephen Zweig lui a consacrée. Il a magnifiquement cerné sa psychologie.
Il y évoque d’ailleurs brièvement cette entrevue, en précisant qu’on ne peut pas se fier au témoignage de sa première dame de compagnie lorsqu’elle mentionne les premières phrases qu’ils auraient échangées en début d’entretien.
Pour moi, Marie-Antoinette, c’est une Lady Di qui serait née noble. Elle est de sang royal, et à la différence de la princesse anglaise, elle n’a donc pas eu à se battre sur ce front-là.
Ce qui me fascine chez elle, c’est qu’elle est tout le temps à contre temps. Au moment où il faudrait qu’elle se soit reine, elle se comporte comme une gamine, elle joue, elle va dans les bals. Elle n’a cure de creuser le déficit de l’Etat. Il y a eu beaucoup de pamphlets contre elle (Chantal Thomas, Marie Antoinette et les pamphlets, Points, 2003). Elle y apparaît comme une « reine scélérate », une « archi-tigresse d’Autriche » ; ces pamphlets la firent passer pour une prostituée, une nymphomane, un monstre ; ce qui est injuste. Ce n’est pas la reine dévergondée qu’on a voulu faire croire, car je pense, comme Stephen Zweig, qu’elle n’a eu qu’un seul amant : Axel de Fersen.
Mais cette vie à contretemps lui sera fatale : quand arrive la Révolution, elle se décide enfin à agir en reine, mais c’est trop tard. Elle devient reine de France à une époque où il aurait fallu qu’elle soit reine des français.
C’était l’un des conseils que lui répétait Mirabeau : Faites du cheval, montrez vous, rapprochez vous du peuple, allez visiter les hospices, les hôpitaux et les lépreux … Mais Marie Antoinette détestait tout ça et ne suivra jamais ses conseils.
Elle garde cependant une place particulière dans la mémoire collective des français, car elle s’est montrée très digne lors de son procès et de son exécution.
Les succès du livre de Stephen Zweig et du film de Sofia Coppola montrent qu’on a un rapport très ambigu avec Marie Antoinette. Quand Robert Hossein avait crée le spectacle «Je m’appelle Marie-Antoinette » en 1993, il demandait chaque soir au public de voter. Et je crois bien que, chaque soir, elle était acquittée.

Ces deux personnages ont leur mystère, leurs secrets, leur complexité. Comment avez vous bâti cette alchimie entre eux deux ?

C’est tout le bonheur de l’écriture. Mon premier objectif était de permettre à tous, qu’ils soient passionnés par la Révolution ou qu’ils la connaissent peu, de pouvoir découvrir ce récit. J’ai voulu faire de Mirabeau et de Marie-Antoinette deux personnages de roman. Je suis resté très proche d’eux et j’ai souhaité donner les principales clés au lecteur, au travers de quelques flashbacks, pour lui permettre de comprendre leurs comportements et réactions.
Il y aussi l’horloge qui a un rôle important, car Mirabeau sait qu’il est en danger…
Enfin il y a ce que disent les personnages et leur attitude. Il suffit parfois d’un mot ou d’un geste pour tout faire basculer …

 

Exécution de Marie-Antoinette

Exécution de Marie-Antoinette le le 16 octobre 1793

 

Ce qui est très émouvant, à la fin du livre, ce sont les dernières pensées de vos deux personnages (Mirabeau sur son lit de mort et Marie-Antoinette guillotinée le 16 octobre 1793). Cette entrevue aurait-elle pu changer l’Histoire ?

De mon point de vue totalement. Mais Mirabeau est mort neuf mois plus tard (le 2 avril 1791). François Furet disait que si Mirabeau n’était pas mort si jeune, l’Histoire se serait sans doute déroulée autrement. Il était le seul à pouvoir faire barrage à Robespierre. Sa mort a ouvert un boulevard à ses adversaires. Je pense aussi que si Marie-Antoinette avait appliqué les conseils de Mirabeau, nous serions peut-être encore aujourd’hui sous une Monarchie comme en Angleterre.
Pendant les neuf mois qui se sont écoulés entre cette rencontre et sa mort, Mirabeau a continué à donner des conseils au roi et à la reine. Mais hélas il était peu suivi. Au mieux le roi ne l’écoutait pas, au pire il faisait le contraire de ce qu’il lui conseillait de faire. Mirabeau a pourtant continué de se battre et a fait adopter des lois favorables à la vision qu’il avait de la monarchie.
Sur la fin de sa vie, il fait penser à Don Quichotte, ou même à Cyrano qui se bat contre ses vieux ennemis. Il n’a plus aucune illusion et se dit : « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». Mirabeau est resté fidèle à ses convictions jusqu’au bout.
Avant de mourir, il pense au roi et a cette phrase : « J’emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie dont les débris vont devenir la proie des factieux ».
A la mort de Mirabeau certains ont voulu faire une autopsie car il y avait des soupçons d’empoisonnement. Mais le tribun avait exigé que, quelque soit le résultat, on ne dise rien. Il savait que s’il avait été empoisonné on allait accuser la cour et il ne voulait pas nuire au roi.
Puis il a fait ce vœu, en pensant au roi et à la reine : « Pourvu qu’ils viennent à mon enterrement et que ça leur serve». Ils n’en firent rien.
On a retrouvé dans une de ses lettres le plan de fuite qu’il avait imaginé pour le couple royal, Il leur conseillait de fuir vers l’Ouest, dans une région favorable à la monarchie, en plein jour devant tout le monde. Il avait également prévu un plan pour influencer la presse et imaginé que l’Assemblée puisse demander au roi de revenir à Paris. Son idée était de créer une guerre civile pour que le roi rétablisse l’ordre. Il avait tout imaginé pour sauver la monarchie.
Le roi n’a pas suivi son conseil. Le 21 juin 1991, moins de trois mois après la mort de Mirabeau, Louis XVI a fui en secret vers l’Est. Il a été arrêté à Varennes
C’est Fersen (l’amant de Marie-Antoinette) qui avait organisé cette fuite et il a pêché par excès d’amour en voulant que la reine voyage dans de bonnes conditions. Il a accumulé les erreurs et a entrainé la chute de celle qu’il voulait sauver. Le retour de Varennes a duré 3 jours. Il a été humiliant. Puis ce fut une spirale fatale jusqu’à la condamnation à mort du roi et de la reine.

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L’Entrevue de saint-Cloud d’Harold Cobert : Royale !