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Valery Larbaud : portrait d’un médiateur oublié

Quels sont les premiers noms qui viennent lorsque l’on songe à la littérature française du début du XXe siècle ? André Gide, Paul Valéry et Marcel Proust se pressent spontanément sur nos lèvres. Ils n’ont pas, pour autant, été les uniques acteurs de l’histoire littéraire du début du siècle. La postérité oublie bien facilement les médiateurs, les critiques, ceux qui œuvrent, peut-être pas totalement dans l’ombre, mais qui s’illustrent avec moins de panache, quand bien même ils se tueraient à la tâche. Valery Larbaud fait partie de ceux-là : une vie dédiée à la littérature et une consécration bien maigre au regard de son travail. On le qualifie d’auteur de second plan car il n’a en effet, pas véritablement su trouver sa place parmi les grands auteurs de son époque, bien qu’ils fussent ses amis et ses compagnons littéraires. Certains ont déjà été cités : Gide, Valéry ou bien Saint-John Perse. RETOUR sur un écrivain oublié.

Valéry Larbaud


Bilan d'une vie

L’œuvre personnelle de Valery Larbaud est relativement mince et les critiques lui reprochent d’être étroitement liée aux évènements de sa vie : celle d’un riche voyageur et philologue éclairé. Son œuvre en tant que critique et traducteur est à l’inverse, considérable. Or ce sont ces activités, qui le relèguent paradoxalement au second rang, classement injuste pour un auteur qui était doué d’une curiosité infinie et qui s’est tant donné pour les langues et la littérature. Larbaud se qualifiait lui-même d’amateur, ce qui n’a pas amélioré la donne. Ce titre autoproclamé lui a valu un soupçon de dilettantisme alors que c’est précisément son amour de la littérature qui a gouverné sa vie entière. En somme, Larbaud fut à la fois proche de certains milieux littéraires, en particulier celui des auteurs de la Nouvelle Revue Française, tout en étant tenu à l’écart du foyer littéraire parisien par de longues maladies chroniques.

Une enfance provinciale solitaire

Valery Larbaud naît en 1881 de l’union tardive de Nicolas Larbaud et d’Isabelle Bureau, fille de politicien exilé sous l’Empire. Son père est pharmacien de profession et propriétaire de la source de Vichy Saint-Yorre qu’il a lui-même découverte et qu’il s’est appropriée suite à de longs atermoiements juridiques. Valery est donc l’héritier attendu de la fortune familiale de ce couple provincial. Malheureusement, c’est un enfant de santé fragile et sa vie s’apparentera par la suite à une longue succession de maladies. Cette situation, tend à donner le la de ses écrits qui oscillent entre pudeur, solitude, gravité et hédonisme retenu. Son père meurt alors qu’il n’a que huit ans et il est par la suite élevé par une mère très stricte. Celle-ci tente de contrôler autant qu’elle peut la vie de son fils, notamment en limitant l’argent qu’il perçoit à sa majorité. Cette image de rigueur protestante qu’incarne cette femme, va ainsi alimenter une série de réactions chez Larbaud qui seront visibles tout au long de sa vie : à commencer par sa conversion en 1910 au catholicisme mais également de façon plus diffuse, son goût pour le dandysme, dissidence évidente de son éducation austère, sa haine de la province et ce qu’il voit comme la malédiction de la richesse. À cet égard, on peut aussi comprendre son cosmopolitisme comme un désir puissant de liberté et d’affranchissement de sa destinée bourgeoise toute tracée.

Valery est un élève moyen, qui apprécie peu l’école. Il s’adonne passionnément à la lecture et s’enthousiasme pour Jules Verne, Arthur Rimbaud et Jules Laforgue, qu’il découvre au lycée. À dix-sept ans, sa mère lui offre un tour d’Europe, sorte de rite initiatique des jeunes gens bien éduquées et à vingt ans, il se dit lui-même avec ironie « citoyen des wagons-lits ». Sa vocation littéraire nait très tôt et il publie ses premiers textes avant même d’avoir passé son bac. À vingt ans, il s’inscrit à la Sorbonne pour suivre une licence d’anglais-allemand puis débute une thèse qu’il ne finit pas, trop occupé par ses lectures et ses découvertes littéraires.

Une carrière concentrée avant la guerre

En 1901, soit la même année qu’il intègre la Sorbonne, il fait son entrée dans l’édition parisienne en publiant deux traductions: The Rhyme of the Ancient mariner de Samuel Taylor Coleridge ainsi que des ballades irlandaises et écossaises. L’essentiel de son oeuvre littéraire paraît avant la Première Guerre mondiale. Il publie en 1908 une première version d’un recueil de poèmes écrits par un riche voyageur fictif, Archibald-Orson Barnabooth, ayant de fortes parentés avec lui-même. La version finale de son A.O. Barnabooth, datant de 1913, intègre des extraits de journaux intimes de ce même personnage. En 1911, il publie Fermina Márquez, roman des premières amours tiré de son expérience du lycée. Il obtient quelques voix au Goncourt mais est écarté car il est jugé « trop riche ». Son oeuvre personnelle n’est finalement pas exhaustive car il fut un écrivain aux nombreux projets inaboutis et aux manuscrits rejetés. Son perfectionnisme est aussi une raison du faible nombre de ses publications romanesques et poétiques.

Imitation et Modernisme

Pour ce qui est du style, Larbaud s’oriente résolument vers le modernisme sans vraiment parvenir à fonder une esthétique particulière. Il expérimente et se cherche. Le style de ses poèmes reste directement influencé par ses lectures mais comme beaucoup d’auteurs de son temps, il tente de rejeter « la vieille carcasse de l’intrigue » et s’essaie au « surtout pas d’histoire » avec Enfantines (1918), recueil de nouvelles sous formes de tableaux-portraits tentant de saisir la fugacité des moments de l’enfance. Cette recherche de la nouveauté répond à la fois à une volonté d’évolution du genre romanesque très présente dans les cercles littéraires et à sa propre exigence intérieure.

Militantisme et internationalisme littéraire

Un des grands aspects de la carrière littéraire de Larbaud fut le militantisme dans le domaine des belles-lettres. Il croyait très fort à l’internationalisme littéraire et entreprit selon ses propres termes une véritable « politique intellectuelle interlinguistique », expression un brin pompeuse pour marquer sa volonté de gommer les barrières entre les langues et les cultures nationales. Sa bataille la plus marquante est celle d’Ulysse de Joyce. Il multiplie les conférences et publie un article à la NRF pour la défense de ce livre. Il devient ainsi en 1929 le traducteur français de Joyce avec le retentissement que l’on connait de cette œuvre dans l’hexagone. Joyce est bien devenu un classique, mais qui se souvient de Valery Larbaud ? Funeste destin pour ce lecteur fervent et grand traducteur.

Larbaud s’intéresse à la fois aux jeunes inconnus et aux oubliés des siècles passés. Il se fait défaiseur d’oubli et promoteur insatiable des nouveaux talents. Il est le premier, par exemple, à défendre le travail de Saint-John Perse, rédigeant un article élogieux sur sa poésie dans le journal La Phalange. C’est ainsi qu’il manifeste en évitant les sentiers tout tracés son refus de la facilité de la célébration littéraire. Cette position quelque peu originale est une façon pour lui d’affirmer sa position d’amateur intellectuel indépendant qui se méfie de la gloire littéraire trop facile.

Frappé d’hémiplégie en 1935, il ne peut plus écrire de sa main droite et reste alité les vingt dernières années de sa vie, qu’il consacre principalement à la rédaction de notes, d’essais et d’œuvres critiques. Il meurt à Vichy, sa ville natale, en 1957. Les universitaires tendent timidement à le reconsidérer depuis les années 1980, notamment en raison de sa légende de voyageur bien peaufinée qui alimente la « nostalgie des wagons-lits » liée à la disparition du prestigieux Orient-Express en 1977, en plein cœur de la Guerre froide.

Ci-dessous, un de ses poèmes les plus célèbres : « Ode », sorte de blues du millionnaire avant l’heure…

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! et l’angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
Ô Harmonika-Zug !

J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Étaient vêtus de peaux de moutons crues et sales…
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j’ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !

Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn , prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses…

Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.

(Valery Larbaud, Les Poésies d'A.O. Barnabooth, 1913)

Texte d'Inès Coville

 

Bibliographie

Jean-Pierre de Beaumarchais, Dictionnaire des littératures de langue française, Paris, Bordas, 1994

Valery Larbaud sur le site des Editions Sillage

Podcast : Michel Deon raconte Valery Larbaud


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