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J'Accuse...
!
Lettre au Président de la
République
Par Emile Zola
Lettre à M. Félix Faure
Président de la République
Monsieur le Président,
Me permettez-vous, dans ma
gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour,
d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile,
si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable
des taches ?
Vous êtes sorti sain et
sauf des basses calomnies, vous avez conquis les coeurs. Vous apparaissez
rayonnant dans l'apothéose de cette fête patriotique que l'alliance
russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au
solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre
grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de
boue sur votre nom - j'allais dire sur votre règne - que cette abominable
affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser
acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute
justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souillure,
l'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social
a pu être commis.
Puisqu'ils ont osé,
j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire,
si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière.
Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits
seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la
plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.
Et c'est à vous, monsieur
le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma
révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous
l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais
coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays ?
*
* *
La vérité d'abord sur le
procès et sur la condamnation de Dreyfus.
Un homme néfaste a tout
mené, a tout fait, c'est le colonel du Paty de Clam, alors simple
commandant. Il est l'affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra
que lorsqu'une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses
responsabilités. Il apparaît comme l'esprit le plus fumeux, le plus
compliqué, hanté d'intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des
romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les
rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui
colportent, de nuit, des preuves accablantes. C'est lui qui imagina de
dicter le bordereau à Dreyfus ; c'est lui qui rêva de l'étudier
dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c'est lui que le
commandant Forzinetti nous représente armé d'une lanterne sourde,
voulant se faire introduire près de l'accusé endormi, pour projeter sur
son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans
l'émoi du réveil. Et je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on
trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé
d'instruire l'affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans
l'ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de
l'effroyable erreur judiciaire qui a été commise.
Le bordereau était depuis
quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du
bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des
"fuites" avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en
disparaît aujourd'hui encore ; et l'auteur du bordereau était
recherché, lorsqu'un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait
être qu'un officier de l'état-major, et un officier d'artillerie :
double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait
étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu'il ne pouvait
s'agir que d'un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on
examinait les écritures, c'était comme une affaire de famille, un traître
à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l'en expulser. Et, sans que je
veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty
de Clam entre en scène, dès qu'un premier soupçon tombe sur Dreyfus. A
partir de ce moment, c'est lui qui a inventé Dreyfus, l'affaire devient
son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l'amener à des
aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le général
Mercier, dont l'intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef
de l'état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à
sa passion cléricale, et le sous-chef de l'état-major, le général
Gonse, dont la conscience a pu s'accommoder de beaucoup de choses. Mais,
au fond, il n'y a d'abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène
tous, qui les hypnotise, car il s'occupe aussi de spiritisme,
d'occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences
auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il
a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations
monstrueuses, toute une démence torturante.
Ah ! cette première
affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails
vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au
secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle
parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s'arrachait la
chair, hurlait son innocence. Et l'instruction a été faite ainsi, comme
dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une
complication d'expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge
enfantine, ce bordereau imbécile, qui n'était pas seulement une trahison
vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les
fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si
j'insiste, c'est que l'oeuf est ici, d'où va sortir plus tard le vrai
crime, l'épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je
voudrais faire toucher du doigt comment l'erreur judiciaire a pu être
possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de
Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse
ont pu s'y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans
cette erreur, qu'ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité
sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n'y a
donc, de leur part, que de l'incurie et de l'inintelligence. Tout au plus,
les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de
l'esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.
Mais voici Dreyfus devant
le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître
aurait ouvert la frontière à l'ennemi, pour conduire l'empereur allemand
jusqu'à Notre-Dame, qu'on ne prendrait pas des mesures de silence et de
mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote
des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent
l'Histoire, et naturellement la nation s'incline. Il n'y a pas de châtiment
assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra
que le coupable reste sur son rocher d'infamie, dévoré par le remords.
Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables
de mettre l'Europe en flammes, qu'on a dû enterrer soigneusement derrière
ce huis clos ? Non ! il n'y a eu, derrière, que les imaginations
romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n'a été
fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il
suffit, pour s'en assurer, d'étudier attentivement l'acte d'accusation,
lu devant le conseil de guerre.
Ah ! le néant de cet
acte d'accusation ! Qu'un homme ait pu être condamné sur cet acte,
c'est un prodige d'iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire,
sans que leur coeur bondisse d'indignation et crie leur révolte, en
pensant à l'expiation démesurée, là-bas, à l'île du Diable. Dreyfus
sait plusieurs langues, crime ; on n'a trouvé chez lui aucun papier
compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d'origine, crime ;
il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se
trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction,
les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de
quatorze chefs d'accusation : nous n'en trouvons qu'une seule en fin de
compte, celle du bordereau; et nous apprenons même que, les experts n'étaient
pas d'accord, qu'un d'eux, M. Gobert, a été bousculé militairement,
parce qu'il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On
parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus
de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il
est certain que tous ne l'avaient pas chargé ; et il est à
remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre.
C'est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s'en
souvenir : l'état-major a voulu le procès, l'a jugé, et il vient
de le juger une seconde fois.
Donc, il ne restait que le
bordereau, sur lequel les experts ne s'étaient pas entendus. On raconte
que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement
acquitter. Et, dès lors, comme l'on comprend l'obstination désespérée
avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd'hui
l'existence d'une pièce secrète, accablante, la pièce qu'on ne peut
montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le
bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie
de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce
où il est question de petites femmes, et où il est parlé d'un certain
D... qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu'on ne
lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense
nationale, qu'on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée
demain, non, non ! C'est un mensonge ; et cela est d'autant plus
odieux et cynique qu'ils mentent impunément sans qu'on puisse les en
convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime
émotion, ils ferment les bouches en troublant les coeurs, en
pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.
Voilà donc, monsieur le Président,
les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ;
et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l'absence de
motifs, son continuel cri d'innocence, achèvent de le montrer comme une
victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du
milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux "sales
juifs", qui déshonore notre époque.
*
* *
Et nous arrivons à
l'affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences
restent troublées profondément, s'inquiètent, cherchent, finissent par
se convaincre de l'innocence de Dreyfus.
Je ne ferai pas
l'historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheuter-Kestner.
Mais, pendant qu'il fouillait de son côté, il se passait des faits
graves à l'état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le
lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des
renseignements. Et c'est à ce titre, dans l'exercice de ses fonctions,
que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée
au commandant Esterhazy, par un agent d'une puissance étrangère. Son
devoir strict était d'ouvrir une enquête. La certitude est qu'il n'a
jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses
soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général
de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général
Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a
été tant parlé, n'a jamais été que le dossier Billot, j'entends le
dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit
exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai
à septembre 1896, et ce qu'il faut affirmer bien haut, c'est que le général
Gonse était convaincu de la culpabilité d'Esterhazy, c'est que le général
de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le
fameux bordereau fût de l'écriture d'Esterhazy. L'enquête du
lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine.
Mais l'émoi était grand, car la condamnation d'Esterhazy entraînait inévitablement
la révision du procès Dreyfus ; et c'était ce que l'état-major ne
voulait à aucun prix.
Il dut y avoir là une
minute psychologique pleine d'angoisse. Remarquez que le général Billot
n'était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la
vérité. Il n'osa pas, dans la terreur sans doute de l'opinion publique,
certainement aussi dans la crainte de livrer tout l'état-major, le général
de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce
ne fut là qu'une minute de combat entre sa conscience et ce qu'il croyait
être l'intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà
trop tard. Il s'était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa
responsabilité n'a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des
autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable gueux,
car il a été le maître de faire justice, et il n'a rien fait.
Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux
de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé
pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont
des
femmes et des enfants
qu'ils aiment !
Le colonel Picquart avait
rempli son devoir d'honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs,
au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs
délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s'amoncelait,
qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard,
le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot,
l'adjurant par patriotisme de prendre en main l'affaire, de ne pas la
laisser s'aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! le
crime était commis, l'état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le
lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l'éloigna de plus
loin en plus loin, jusqu'en Tunisie, où l'on voulut même un jour honorer
sa bravoure en le chargeant d'une mission qui l'aurait sûrement fait
massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il
n'était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une
correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu'il ne fait pas
bon d'avoir surpris.
A Paris, la vérité
marchait, irrésistible, et l'on sait de quelle façon l'orage attendu éclata.
M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable
auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer,
entre les mains du garde des sceaux, une demande en révision du procès.
Et c'est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le
montrent d'abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d'un
coup, il paye d'audace, il étonne Paris par la violence de son attitude.
C'est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme
l'avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s'était même
dérangée de nuit pour lui remette une pièce volée à l'état-major,
qui devait le sauver. Et je ne puis m'empêcher de retrouver là le
lieutenant-colonel du Paty de Clam en reconnaissant les expédients de son
imagination fertile. Son oeuvre, la culpabilité de Dreyfus était en péril,
et il a voulu sûrement défendre son oeuvre. La révision du procès,
mais c'était l'écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si
tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l'île du Diable !
C'est ce qu'il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu
entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de
Clam, l'un le visage découvert, l'autre masqué. On les retrouvera
prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c'est toujours
l'état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont
l'abomination grandit d'heure en heure.
On s'est demandé avec
stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy. C'est
d'abord, dans l'ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout
machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus.
Puis, c'est le général de Boisdeffre, c'est le général Gonse, c'est le
général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le
commandant, puisqu'ils ne peuvent laisser reconnaître l'innocence de
Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris
public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l'honnête
homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son
devoir, va être la victime, celui qu'on bafouera et qu'on punira. O
justice, quelle affreuse désespérance serre le coeur ! On va jusqu'à
dire que c'est lui le faussaire, qu'il a fabriqué la carte-télégramme
pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ?
Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le
joli de l'histoire est qu'il était justement antisémite. Oui ! nous
assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de
crimes dont on proclame l'innocence, tandis qu'on frappe l'honneur même,
un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle
tombe en décomposition.
Voilà donc, monsieur le Président,
l'affaire Esterhazy : un coupable qu'il s'agissait d'innocenter.
Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle
besogne. J'abrège, car ce n'est ici, en gros, que le résumé de
l'histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long.
Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary,
conduire une enquête scélérate d'où les coquins sortent transfigurés
et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.
*
* *
Comment a-t-on pu espérer
qu'un conseil de guerre déferait ce qu'un conseil de guerre avait fait ?
Je ne parle même pas du
choix toujours possible des juges. L'idée supérieure de discipline, qui
est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir même
d'équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la
guerre, le grand chef a établi publiquement, aux acclamations de la représentation
nationale, l'autorité absolue de la chose jugée, vous voulez qu'un
conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela
est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration,
et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L'opinion
préconçue qu'ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci
: "Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de
guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne
pouvons le déclarer innocent : or nous savons que reconnaître la
culpabilité d'Esterhazy, ce serait proclamer l'innocence de Dreyfus.
" Rien ne pouvait les faire sortir de là.
Ils ont rendu une sentence
inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais
de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être
inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète,
est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée
inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs
ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l'honneur de l'armée, on
veut que nous l'aimions, que nous la respections. Ah ! certes, oui,
l'armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre
française, elle est tout le peuple et nous n'avons pour elle que
tendresse et respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, dont nous voulons
justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s'agit du sabre,
le maître qu'on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la
poignée du sabre, le dieu, non !
Je l'ai démontré d'autre
part : l'affaire Dreyfus était l'affaire des bureaux de la guerre,
un officier de l'état-major, dénoncé par ses camarades de l'état-major,
condamné sous la pression des chefs de l'état-major. Encore une fois, il
ne peut revenir innocent sans que tout l'état-major soit coupable. Aussi
les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse,
par des communications, par des influences, n'ont-ils couvert Esterhazy
que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le
gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi
que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère
vraiment fort et d'un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout
y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible,
tremblent d'angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense
nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de
dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la
patrie ! On s'épouvante devant le jour terrible que vient d'y jeter
l'affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d'un malheureux, d'un "sale
juif" ! Ah ! tout ce qui s'est agité là de démence et de
sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des
moeurs d'inquisition et de tyrannies, le bon plaisir de quelques galonnés
mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de
vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la
raison d'Etat !
Et c'est un crime encore
que de s'être appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre
par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui
triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité.
C'est un crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse,
à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on ourdit soi-même
l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant le monde entier. C'est un
crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour une besogne de mort cette
opinion qu'on a pervertie jusqu'à la faire délirer. C'est un crime
d'empoisonner les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de réaction
et d'intolérance, en s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont
la grande France libérale des droits de l'homme mourra, si elle n'en est
pas guérie. C'est un crime que d'exploiter le patriotisme pour des
oeuvres de haine, et c'est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu
moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l'oeuvre
prochaine de vérité et de justice.
Cette vérité, cette
justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les
voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me
doute de l'écroulement qui doit avoir lieu dans l'âme de M.
Scheurer-Kestner, et je crois bien qu'il finira par éprouver un remords,
celui de n'avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l'interpellation
au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été
le grand honnête homme, l'homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité
se suffisait à elle-même, surtout lorsqu'elle lui apparaissait éclatante
comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le
soleil allait luire ? Et c'est de cette sérénité confiante dont il est
si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui,
par un sentiment de haute dignité, n'a pas voulu publier les lettres du général
Gonse. Ces scrupules l'honorent d'autant plus que, pendant qu'il restait
respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de
boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus
inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens,
deux coeurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable
agissait. Et l'on a même vu, pour le lieutenant colonel Picquart, cette
chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le
rapporteur charger publiquement un témoin, l'accuser de toutes les
fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour
s'expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que
ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux
militaires se font une singulière idée de la justice.
Telle est donc la simple vérité,
monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence
une souillure. Je me doute bien que vous n'avez aucun pouvoir en cette
affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre
entourage. Vous n'en avez pas moins un devoir d'homme, auquel vous
songerez, et que vous remplirez. Ce n'est pas, d'ailleurs, que je désespère
le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente
: la vérité est en marche et rien ne l'arrêtera. C'est aujourd'hui
seulement que l'affaire commence, puisque aujourd'hui seulement les
positions sont nettes : d'une part, les coupables qui ne veulent pas
que la lumière se fasse ; de l'autre, les justiciers qui donneront
leur vie pour qu'elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre,
elle s'y amasse, elle y prend une force telle d'explosion que, le jour où
elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l'on ne
vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.
*
* *
Mais cette lettre est
longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.
J'accuse le
lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de
l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite
défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les
plus saugrenues et les plus coupables.
J'accuse le général
Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit,
d'une des plus grandes iniquités du siècle.
J'accuse le général
Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de
Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime
de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique, et pour
sauver l'état-major compromis.
J'accuse le général de
Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même
crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet
esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte,
inattaquable.
J'accuse le général de
Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate,
j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont
nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve
audace.
J'accuse les trois experts
en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des
rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare
atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
J'accuse les bureaux de la
guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Eclair et
dans L'Echo de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et
couvrir leur faute.
J'accuse enfin le premier
conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur
une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre
d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour
le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.
En portant ces accusations,
je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la
loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de
diffamation. Et c'est volontairement que je m'expose.
Quant aux gens que
j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre
eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des
esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un
moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la
justice.
Je n'ai qu'une passion,
celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a
droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme.
Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au
grand jour !
J'attends.
Veuillez agréer, Monsieur
le Président, l'assurance de mon profond respect.
EMILE ZOLA
Ce texte est
très exactement celui qui a été publié dans L’Aurore, le jeudi 13
janvier 1898. Il diffère sur quelques points de détail de la version qui
sera ensuite publiée en librairie, en 1901, dans La Vérité en marche.
Source bibliographique
Les Cahiers
naturalistes
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