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Emile Zola par Guy de Maupassant
1
Il est des noms qui semblent
destinés à la
célébrité, qui sonnent et qui restent
dans les mémoires. Peut-on oublier Balzac, Musset, Hugo,
quand une fois on a entendu retentir ces mots courts et chantants ?
Mais, de tous les noms littéraires, il n'en est point
peut-être qui saute plus brusquement aux yeux et s'attache
plus fortement au souvenir que celui de Zola. Il éclate
comme deux notes de clairon, violent, tapageur, entre dans l'oreille,
l'emplit de sa brusque et sonore gaieté. Zola ! quel appel
au public ! quel cri d'éveil ! et quelle fortune pour un
écrivain de talent de naître ainsi doté
par l'état civil.
Et jamais nom est-il mieux
tombé sur un homme ? Il semble un défi de combat,
une menace d'attaque, un chant de victoire. Or, qui donc, parmi les
écrivains d'aujourd'hui, a combattu plus furieusement pour
ses idées ? qui donc a attaqué plus brutalement
ce qu'il croyait injuste et faux ? qui donc a triomphé plus
bruyamment de l'indifférence d'abord, puis de la
résistance hésitante du grand public ?
La lutte fut longue pourtant,
avant d'arriver à la renommée ; et, comme
beaucoup de ses aînés, le jeune
écrivain eut de bien durs moments.
Né à
Paris, le 2 avril 1840, Émile Zola passa à Aix
son enfance et ne revint à Paris qu'en février
1858. Il y termina ses études, échoua au
baccalauréat, et commença alors la terrible lutte
avec la vie. Elle fut acharnée cette lutte ; et pendant deux
ans le futur auteur des Rougon-Macquart vécut au jour le
jour, mangeant à l'occasion, errant à la
recherche de la fuyante pièce de cent sous,
fréquentant plus souvent le
mont-de-piété que les restaurants, et,
malgré tout, faisant des vers, des vers incolores,
d'ailleurs, sans curiosité de forme ou d'inspiration, dont
un certain nombre viennent d'être publiés par les
soins de son ami Paul Alexis.
Il raconte lui-même
qu'un hiver il vécut quelque temps avec du pain
trempé dans l'huile, de l'huile d'Aix que des parents lui
avaient envoyée ; et il déclarait
philosophiquement alors : "Tant qu'on a de l'huile on ne meurt pas de
faim".
D'autres fois il prenait sur
les toits des moineaux avec des pièges et les faisait
rôtir en les embrochant avec une baguette de rideau. D'autres
fois, ayant mis au clou ses derniers
vêtements, il demeurait une semaine entière en son
logis, enveloppé dans sa couverture de lit, ce qu'il
appelait stoïquement "faire l'Arabe".
On trouve dans un de ses
premiers livres, la Confession de Claude, beaucoup
de détails qui paraissent bien personnels et qui peuvent
donner une idée exacte de ce que fut sa vie en ces moments.
Enfin il entra comme
employé dans la maison Hachette. A partir de ce jour son
existence fut assurée, et il cessa de faire des vers pour
s'adonner à la prose.
Cette poésie
abondante, facile, trop facile, comme je l'ai dit, visait plus la
science que l'amour ou que l'art. C'étaient, en
général, de vastes conceptions philosophiques, de
ces choses grandioses qu'on met en vers parce qu'elles ne sont point
assez claires pour être exprimées en prose. On ne
trouve jamais, dans ces essais, ces idées larges, un peu
abstraites, flottantes aussi, mais saisissantes par une sensation de
vérité entrevue, de profondeur un instant
découverte, de vision sur l'infini intraduisible,
qu'affectionne M. Sully-Prudhomme, le véritable
poète philosophe, ni ces si ténus, si menus, si
fins, si délicieux et si ouvragés marivaudages
d'amour où excellait Théophile Gautier. C'est de
la poésie sans caractère
déterminé, et sur laquelle M. Zola ne se fait du
reste aucune illusion. Il avoue même avec franchise qu'au
temps de ses grands élans lyriques en alexandrins, alors
qu'il faisait l'Arabe en ce
belvédère d'où son oeil
découvrait Paris entier, des doutes parfois le traversaient
sur la valeur de ses chants. Mais jamais il n'alla jusqu'au
désespoir ; et, en ses plus grandes hésitations,
il se consolait par cette pensée ingénument
audacieuse : "Ma foi tant pis ! si je ne suis pas un grand
poète je serai au moins un grand prosateur." C'est qu'il
avait une foi robuste, venue de la conscience intime d'un robuste
talent, encore endormi, encore confus, mais dont il sentait l'effort
pour naître, comme une femme sent remuer l'enfant qu'elle
porte en elle.
Enfin il publia un volume de
nouvelles : les Contes à Ninon, d'un
style travaillé, d'une bonne allure littéraire,
d'un charme réel, mais où n'apparaissent que
vaguement les qualités futures, et surtout
l'extrême puissance qu'il devait déployer dans sa
série des Rougon-Macquart.
Un an plus tard, il donnait la
Confession de Claude, qui semble une sorte d'auto biographie,
oeuvre peu digérée, sans envergure et sans grand
intérêt ; puis Thérèse
Raquin, un beau livre d'où sortit un beau drame ;
puis Madeleine Férat, roman de second
ordre où se rencontrent pourtant de vives
qualités d'observation.
Cependant Émile Zola
avait quitté depuis quelque temps déjà
la maison Hachette et passé par le Figaro.
Ses articles avaient fait du bruit, son Salon avait
révolutionné la république des
peintres, et il collaborait à plusieurs journaux
où son nom se faisait connaître du public.
Enfin il entreprit l'oeuvre qui
devait soulever tant de bruit : les Rougon-Macquart,
qui ont pour sous-titre : Histoire naturelle et sociale d'une
famille sous le second Empire.
L'espèce
d'avertissement suivant, imprimé sur la couverture des
premiers volumes de cette série, indique clairement quelle
était la pensée de l'auteur.
"Physiologiquement, les Rougon-Macquart sont la lente succession des accidents nerveux qui se
déclarent dans une race à la suite d'une
première lésion organique, et qui
déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de
cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes
les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les
produits prennent les noms convenus de vertus et de vices.
Historiquement, ils partent du peuple ; ils s'irradient dans toute la
société contemporaine ; ils montent à
toutes ces situations, par cette impulsion essentiellement moderne que
reçoivent les basses classes en marche à travers
le corps social ; et ils racontent ainsi le second Empire à
l'aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup
d'État à la trahison de Sedan".
Voici dans quel ordre virent le
jour les divers romans, parus jusqu'ici, de cette série :
La Fortune des Rougon,
oeuvre large qui contient le germe de tous les autres livres.
La
Curée, premier coup de canon tiré par Zola, et
auquel devait répondre plus tard la formidable explosion de l'Assommoir.
La Curée est un des plus remarquables
romans du maître naturaliste, éclatant et
fouillé, empoignant et vrai, écrit avec
emportement, dans une langue colorée et forte, un peu
surchargée d'images
répétées, mais d'une incontestable
énergie et d'une indiscutable beauté. C'est un
vigoureux tableau des moeurs et des vices de l'Empire depuis le bas
jusqu'au haut de ce que l'on appelle l'échelle sociale,
depuis les valets jusqu'aux grandes dames.
Vient ensuite
le Ventre de Paris, prodigieuse nature morte
où l'on trouve la célèbre Symphonie
des Fromages, pour employer l'expression adoptée. Le
Ventre de Paris, c'est l'apothéose des halles, des
légumes, des poissons, des viandes. Ce livre sent la
marée comme les bateaux pêcheurs qui rentrent au
port, et les plantes potagères avec leur saveur de terre,
leurs parfums fades et champêtres. Et des caves profondes du
vaste entrepôt des nourritures, montent entre les pages du
volume les écoeurantes senteurs des chairs
avancées, les abominables fumets des volailles
accumulées, les puanteurs de la fromagerie ; et toutes ces
exhalaisons se mêlent comme dans la
réalité, et on retrouve, en lisant, la sensation
qu'ils vous ont donnée quand on a passé devant
cet immense bâtiment aux mangeailles : le vrai
Ventre de Paris.
Voici ensuite
la Conquête de Plassans, roman plus sobre,
étude sévère, vraie et parfaite d'une
petite ville de province, dont un prêtre ambitieux devient
peu à peu le maître.
Puis parut la
Faute de l'abbé Mouret, une sorte de
poème en trois parties, dont la première et la
troisième sont, de l'avis de beaucoup de gens, les plus
excellents morceaux que le romancier ait jamais écrits.
Ce fut alors
le tour de Son Excellence Eugène Rougon,
où l'on trouve une superbe description du baptême
du prince impérial.
Jusque-là,
le succès était lent à venir. On
connaissait le nom de Zola ; les lettrés
prédisaient son éclatant avenir, mais les gens du
monde, quand on le nommait devant eux, répétaient
: "Ah oui ! la Curée", plutôt
pour avoir entendu parler de ce livre que pour l'avoir lu du reste.
Chose singulière : sa notoriété
était plus étendue à
l'étranger qu'en France ; en Russie surtout, on le lisait et
on le discutait passionnément ; pour les Russes il
était déjà et il est resté
LE ROMANCIER français. On comprend d'ailleurs la sympathie
qui a pu s'établir entre cet écrivain brutal,
audacieux et démolisseur et ce peuple nihiliste au fond du
coeur, ce peuple chez qui l'ardent besoin de la destruction devient une
maladie, une maladie fatale, il est vrai, étant
donné le peu de liberté dont il jouit
comparativement aux nations voisines.
Mais voici
que le Bien public publie un nouveau roman
d'Émile Zola, l'Assommoir. Un vrai
scandale se produit. Songez donc, l'auteur emploie couramment les mots
les plus crus de la langue, ne recule devant aucune audace, et ses
personnages étant du peuple, il écrit
lui-même dans la langue populaire, l'argot.
Tout de suite
des protestations, des désabonnements arrivent ; le
directeur du journal s'inquiète, le feuilleton est
interrompu, puis repris par une petite revue hebdomadaire, la
République des Lettres, que dirigeait alors le
charmant poète Catulle Mendès.
Dès
l'apparition en volume du roman, une immense curiosité se
produit, les éditions disparaissent, et M. Wolff dont
l'influence est considérable sur les lecteurs du Figaro,
part bravement en guerre pour l'écrivain et son oeuvre.
Ce fut
immédiatement un succès énorme et
retentissant. L'Assommoir atteignit en fort peu de
temps le plus haut chiffre de vente auquel soit jamais parvenu un
volume pendant la même période.
Après
ce livre à grand éclat, il donna une oeuvre
adoucie, Une page d'amour, histoire d'une passion
dans la bourgeoisie.
Puis parut Nana,
autre livre à tapage dont la vente dépassa
même celle de l'Assommoir.
Enfin la
dernière oeuvre de l'écrivain Pot-Bouille,
vient de voir le jour.
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2
Zola est, en
littérature, un révolutionnaire,
c'est-à-dire un ennemi féroce de ce qui vient
d'exister.
Quiconque a
l'intelligence vive, un ardent désir de nouveau, quiconque
possède enfin les qualités actives de l'esprit
est forcément un révolutionnaire, par lassitude
de choses qu'il connaît trop.
Élevés
dans le romantisme, imprégnés des chefs-d'oeuvre
de cette école, tout secoués d'élans
lyriques, nous traversons d'abord la période d'enthousiasme
qui est la période d'initiation. Mais quelque belle qu'elle
soit, une forme devient fatalement monotone, surtout pour les gens qui
ne s'occupent que de littérature, qui en font du matin au
soir, qui en vivent. Alors un étrange besoin de changement
naît en nous ; les plus grandes merveilles même,
que nous admirions passionnément, nous écoeurent
parce que nous connaissons trop les procédés de
production, parce que nous sommes du bâtiment, comme on dit.
Enfin nous cherchons autre chose, ou plutôt nous revenons
à autre chose ; mais cet "autre chose" nous le prenons, nous
le remanions, nous le complétons, nous le faisons
nôtre ; et nous nous imaginons, de bonne foi parfois, l'avoir
inventé.
C'est ainsi
que les lettres vont de révolution en révolution,
d'étape en étape, de réminiscence en
réminiscence ; car rien maintenant ne peut être
neuf. MM. Victor Hugo et Émile Zola n'ont rien
découvert.
Ces
révolutions littéraires ne se font pas toutefois
sans grand bruit, car le public, accoutumé à ce
qui existe, ne s'occupant de lettres que par passe-temps, peu
initié aux secrets d'alcôve de l'art, indolent
pour ce qui ne touche point ses intérêts
immédiats, n'aime pas à être
dérangé dans ses admirations établies,
et redoute tout ce qui le force à un travail d'esprit autre
que celui de ses affaires.
Il est
d'ailleurs soutenu dans sa résistance par tout un parti de
littérateurs sédentaires, l'armée de
ceux qui suivent par instinct les sillons tracés, dont le
talent manque d'initiative. Ceux-là ne peuvent jamais rien
imaginer au delà de ce qui existe, et quand on leur parle
des tentatives nouvelles, ils répondent doctoralement : "On
ne fera pas mieux que ce qui est". Cette réponse est juste ;
mais tout en admettant qu'on ne fera pas mieux, on peut bien convenir
qu'on fera autrement. La source est la même, soit ; mais on
changera le cours, et les circuits de l'art seront
différents, ses accidents autrement variés.
Donc Zola est
un révolutionnaire. Mais un révolutionnaire
élevé dans l'admiration de ce qu'il veut
démolir, comme un prêtre qui quitte l'autel, comme
M. Renan soutenant en somme la Religion, dont bien des gens l'ont cru
l'ennemi irréconciliable.
Ainsi, tout
en attaquant violemment les romantiques, le romancier qui s'est
baptisé naturaliste emploie les mêmes
procédés de grossissement, mais
appliqués d'une manière différente.
Sa
théorie est celle-ci : Nous n'avons pas d'autre
modèle que la vie puisque nous ne concevons rien au
delà de nos sens ; par conséquent,
déformer la vie est produire une oeuvre mauvaise, puisque
c'est produire une oeuvre d'erreur.
L'imagination
a été ainsi définie par Horace :
Humano capiti cervicem pictor equinam
Jungere si velit, et varias inducere plumas
Undique collatis membris, ut turpiter atrum
Desinit in piscem mulier formosa superne...
C'est-à-dire que tout l'effort de notre
imagination ne peut parvenir qu'à mettre une tête
de belle femme sur un corps de cheval, à couvrir cet animal
de plumes et à le terminer en hideux poisson ; soit
à produire un monstre.
Conclusion : Tout ce qui n'est pas exactement vrai
est déformé, c'est-à-dire devient un
monstre. De là à affirmer que la
littérature d'imagination ne produit que des monstres, il
n'y a pas loin.
Il est vrai que l'oeil et l'esprit des hommes
s'accoutument aux monstres, qui, dès lors, cessent d'en
être, puisqu'ils ne sont monstres que par
l'étonnement qu'ils excitent en nous.
Donc, pour Zola, la vérité
seule peut produire des oeuvres d'art. Il ne faut donc pas imaginer ;
il faut observer et décrire scrupuleusement ce qu'on a vu.
Ajoutons que le tempérament particulier
de l'écrivain donnera aux choses qu'il décrira
une couleur spéciale, une allure propre, selon la nature de
son esprit. Il a défini ainsi son naturalisme : "La nature
vue à travers un tempérament" ; et cette
définition est la plus claire, la plus parfaite qu'on puisse
donner de la littérature en général.
Ce TEMPÉRAMENT est la marque de fabrique ; et le plus ou
moins de talent de l'artiste imprimera une plus ou moins grande
originalité aux visions qu'il nous traduira.
Car la vérité absolue, la vérité
sèche, n'existe pas, personne ne pouvant avoir la
prétention d'être un miroir parfait. Nous
possédons tous une tendance d'esprit qui nous porte
à voir, tantôt d'une façon,
tantôt d'une autre ; et ce qui semble
vérité à celui-ci semblera erreur
à celui-là. Prétendre faire vrai,
absolument vrai, n'est qu'une prétention
irréalisable, et l'on peut tout au plus s'engager
à reproduire exactement ce qu'on a vu, tel qu'on l'a vu,
à donner les impressions telles qu'on les a senties, selon
les facultés de voir et de sentir, selon
l'impressionnabilité propre que la nature a mise en nous.
Toutes ces querelles littéraires sont
donc surtout des querelles de tempérament ; et on
érige le plus souvent en questions d'école, en
questions de doctrines, les tendances diverses des esprits.
Ainsi Zola, qui bataille avec acharnement en faveur
de la vérité observée, vit
très retiré, ne sort jamais, ignore le monde.
Alors que fait-il ? avec deux ou trois notes, quelques renseignements
venus de côtés et d'autres, il reconstitue des
personnages, des caractères, il bâtit ses romans.
Il imagine enfin, en suivant le plus près possible la ligne
qui lui paraît être celle de la logique, en
côtoyant la vérité autant qu'il le peut.
Mais fils des romantiques, romantique
lui-même dans tous ses procédés, il
porte en lui une tendance au poème, un besoin de grandir, de
grossir, de faire des symboles avec les êtres et les choses.
Il sent fort bien d'ailleurs cette pente de son esprit ; il la combat
sans cesse pour y céder toujours. Ses enseignements et ses
oeuvres sont éternellement en désaccord.
Qu'importent, du reste, les doctrines, puisque
seules les oeuvres restent ; et ce romancier a produit d'admirables
livres qui gardent quand même, malgré sa
volonté, des allures de chants épiques. Ce sont
des poèmes sans poésies voulues, sans les
conventions adoptées par ses
prédécesseurs, sans aucune des rengaines
poétiques, sans parti pris, des poèmes
où les choses, quelles qu'elles soient, surgissent
égales dans leur réalité, et se
reflètent élargies, jamais
déformées, répugnantes ou
séduisantes, laides ou belles indifféremment,
dans ce miroir grossissant mais toujours fidèle et probe que
l'écrivain porte en lui.
Le Ventre de Paris n'est-il pas
le poème des nourritures ? l'Assommoir le
poème du vin, de l'alcool et des soûleries ? Nana n'est-il pas le poème du vice ?
Qu'est donc ceci, sinon de la haute
poésie, sinon l'agrandissement magnifique de la gueuse ?
"Elle demeurait debout au milieu des richesses
entassées de son hôtel, avec un peuple d'hommes
abattus à ses pieds. Comme ces monstres antiques dont le
domaine redouté était couvert d'ossements, elle
posait ses pieds sur des crânes ; et des catastrophes
l'entouraient : la flambée furieuse de Vandeuvres, la
mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de Chine, le
désastre de Steiner réduit à vivre en
honnête homme, l'imbécillité satisfaite
de La Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc
cadavre de Georges veillé par Philippe, sorti la veille de
prison. Son oeuvre de ruine et de mort était faite ; la
mouche envolée de l'ordure des faubourgs, apportant le
ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces
hommes, rien qu'à se poser sur eux. C'était bien,
c'était juste ; elle avait vengé son monde, les
gueux et les abandonnés. Et, tandis que dans une gloire, son
sexe montait et rayonnait sur ces victimes étendues, pareil
à un soleil levant qui éclaire un champ de
carnage, elle gardait son inconscience de bête superbe,
ignorante de sa besogne, bonne fille toujours".
Ce qui a déchaîné,
par exemple, contre Émile Zola les ennemis de tous les
novateurs, c'est la hardiesse brutale de son style. Il a
déchiré, crevé les conventions du
"comme-il-faut" littéraire, passant au travers, ainsi qu'un
clown musculeux dans un cerceau de papier. Il a eu l'audace du mot
propre, du mot cru, revenant en cela aux traditions de la vigoureuse
littérature du XVIe siècle ; et, plein d'un
mépris hautain pour les périphrases polies, il
semble s'être approprié le
célèbre vers de Boileau :
J'appelle un chat un chat, etc.
Il semble même pousser jusqu'au
défi cet amour de la vérité nue, se
complaire dans les descriptions qu'il sait devoir indigner le lecteur,
et le gorger de mots grossiers pour lui apprendre à les
digérer, à ne plus faire le
dégoûté.
Son style large, plein d'images, n'est pas sobre et
précis comme celui de Flaubert, ni ciselé et
raffiné comme celui de Théophile Gautier, ni
subtilement brisé, trouveur, compliqué,
délicatement séduisant comme celui de Goncourt ;
il est surabondant et impétueux comme un fleuve
débordé qui roule de tout.
Né écrivain, doué
merveilleusement par la nature, il n'a point travaillé comme
d'autres à perfectionner jusqu'à
l'excès son instrument. Il s'en sert en dominateur, le
conduit et le règle à sa guise, mais il n'en a
jamais tiré ces merveilleuses phrases qu'on trouve en
certains maîtres. Il n'est point un virtuose de la langue, et
il semble même parfois ignorer quelles vibrations
prolongées, quelles sensations presque imperceptibles et
exquises, quels spasmes d'art certaines combinaisons de mots, certaines
harmonies de construction, certains incompréhensibles
accords de syllabes produisent au fond des âmes des
raffinés fanatiques, de ceux qui vivent pour le Verbe et ne
comprennent rien en dehors de lui.
Ceux-là sont rares, du reste,
très rares, et incompris de tous quand ils parlent de leurs
tendresses pour la phrase. On les traite de fous, on sourit, on hausse
les épaules, on proclame : "La langue doit être
claire et simple, rien de plus".
Il serait inutile de parler musique aux gens qui
n'ont point d'oreille.
Émile Zola s'adresse au public, au grand
public, à tout le public, et non pas aux seuls
raffinés. Il n'a point besoin de toutes ces
subtilités ; il écrit clairement, d'un beau style
sonore. Cela suffit.
Que de plaisanteries n'a-t-on point
jetées à cet homme, de plaisanteries
grossières et peu variées. Vraiment, il est
facile de faire de la critique littéraire en comparant
éternellement un écrivain à un
vidangeur en fonctions, ses amis à des aides, et ses livres
à des dépotoirs. Ce genre de gaieté
d'ailleurs n'émeut guère un convaincu qui sent sa
force.
D'où vient cette haine ? Elle a bien des
causes. D'abord la colère des gens troublés dans
la tranquillité de leurs admirations, puis la jalousie de
certains confrères, et l'animosité de certains
autres qu'il avait blessés dans ses polémiques,
puis enfin l'exaspération de l'hyprocrisie
démasquée.
Car il a dit crûment ce qu'il pensait des
hommes, de leurs grimaces et de leurs vices cachés
derrière des apparences de vertus ; mais la
théorie de l'hypocrisie est tellement enracinée
chez nous, qu'on permet tout excepté cela. Soyez tout ce que
vous voudrez, faites tout ce qu'il vous plaira, mais arrangez-vous de
façon que nous puissions vous prendre pour un
honnête homme. Au fond, nous vous connaissons bien, mais il
nous suffit que vous fassiez semblant d'être ce que vous
n'êtes pas ; et nous vous saluerons, et nous vous tendrons la
main.
Or Émile Zola a
réclamé énergiquement et a pris sans
hésiter la liberté de tout dire, la
liberté de raconter ce que chacun fait. Il n'a point
été dupe de la comédie universelle, et
ne s'y est pas mêlé. Il s'est
écrié : "Pourquoi mentir ainsi ? Vous ne trompez
personne. Sous tous ces masques rencontrés tous les visages
sont connus. Vous vous faites, en vous croisant, de fins sourires qui
veulent dire : "Je sais tout" ; vous vous chuchotez à
l'oreille les scandales, les histoires corsées, les dessous
sincères de la vie ; mais si quelque audacieux se met
à parler fort, à raconter tranquillement, d'une
voix haute et indifférente, tous ces secrets de Polichinelle
des mondains, une clameur s'élève, et des
indignations feintes, et des pudeurs de Messaline, et des
susceptibilités de Robert Macaire. - Eh bien, moi, je vous
brave, je serai cet audacieux." Et il l'a été.
Personne peut-être, dans les lettres, n'a
excité plus de haines qu'Émile Zola. Il a cette
gloire de plus de posséder des ennemis féroces,
irréconciliables, qui, à toute occasion, tombent
sur lui comme des forcenés, emploient toutes les armes,
tandis que lui les reçoit avec des délicatesses
de sanglier. Ses coups de boutoir sont légendaires.
Or, si quelquefois les horions qu'il a
reçus l'ont un peu meurtri, que n'a-t-il pas pour se
consoler ? Aucun écrivain n'est plus connu, plus
répandu aux quatre coins du monde. Dans les plus petites
villes étrangères on trouve ses livres chez tous
les libraires, en tous les cabinets de lecture. Ses adversaires les
plus enragés ne contestent plus son talent ; et l'argent
dont il a tant manqué entre maintenant à flots
chez lui.
Émile Zola a donc la rare fortune de
posséder de son vivant ce que bien peu arrivent à
conquérir : la célébrité et
la richesse. On pourrait compter les artistes sur qui ce bonheur est
tombé, tandis que ceux devenus illustres après
leur mort, et dont les oeuvres n'ont été
payées à prix d'or qu'à leurs
arrière-héritiers, sont innombrables.
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3
Zola a aujourd'hui quarante et un ans. Sa personne
répond à son talent. Il est de taille moyenne, un
peu gros, d'aspect bonhomme mais obstiné. Sa tête,
très semblable à celle qu'on retrouve dans
beaucoup de vieux tableaux italiens, sans être belle,
présente un grand caractère de puissance et
d'intelligence. Les cheveux courts se redressent sur un front
très développé, et le nez droit
s'arrête, coupé net comme par un coup de ciseau
trop brusque au-dessus de la lèvre supérieure
ombragée d'une moustache noire assez épaisse.
Tout le bas de cette figure grasse, mais énergique, est
couvert de barbe taillée près de la peau. Le
regard noir, myope, pénétrant, fouille, sourit,
souvent méchant, souvent ironique, tandis qu'un pli
très particulier retrousse la lèvre
supérieure d'une façon drôle et
moqueuse.
Toute sa personne ronde et forte donne
l'idée d'un boulet de canon ; elle porte crânement
son nom brutal, aux deux syllabes bondissantes dans le retentissement
des deux voyelles.
Sa vie est simple, toute simple. Ennemi du monde,
du bruit, de l'agitation parisienne, il a vécu d'abord
très retiré en des appartements situés
loin des quartiers agités. Il s'est maintenant
réfugié en sa campagne de Médan qu'il
ne quitte plus guère.
Il a cependant un logis à Paris
où il passe environ deux mois par an. Mais il
paraît s'y ennuyer et se désole d'avance quand il
va lui falloir quitter les champs.
A Paris, comme à Médan, ses
habitudes sont les mêmes, et sa puissance de travail semble
extraordinaire. Levé tôt, il n'interrompt sa
besogne que vers une heure et demie de l'après-midi, pour
déjeuner. Il se rassied à sa table vers trois
heures jusqu'à huit, et souvent même il se remet
à l'oeuvre dans la soirée. De cette
façon, pendant des années il a pu, tout en
produisant près de deux romans par an, fournir un article
quotidien au Sémaphore de Marseille, une
chronique hebdomadaire à un grand journal parisien et une
longue étude mensuelle à une importante Revue
russe.
Sa maison ne s'ouvre que pour des amis intimes et
reste impitoyablement fermée aux indifférents.
Pendant ses séjours à Paris, il reçoit
généralement le jeudi soir. On rencontre chez
lui, son rival et ami, Alphonse Daudet, Tourgueneff, Montrosier, les
peintres Guillemet, Manet, Coste, les jeunes écrivains dont
on fait ses disciples, Huysmans, Hennique, Céard, Rod et
Paul Alexis, souvent l'éditeur Charpentier. Duranty
était un habitué de la maison. Parfois
apparaît Edmond de Goncourt, qui sort peu le soir, habitant
très loin.
Pour les gens qui cherchent dans la vie des hommes
et dans les objets dont ils s'entourent les explications des
mystères de leur esprit, Zola peut être un CAS
intéressant. Ce fougueux ennemi des romantiques s'est
créé, à la campagne comme à
Paris, des intérieurs tout romantiques.
A Paris, sa chambre est tendue de tapisseries
anciennes ; un lit Henri II s'avance au milieu de la vaste
pièce éclairée par d'anciens vitraux
d'église qui jettent leur lumière
bariolée sur mille bibelots fantaisistes, inattendus en cet
antre de l'intransigeance littéraire. Partout des
étoffes antiques, des borderies de soie vieillies, de
séculaires ornements d'autel.
A Médan, la décoration est la
même. L'habitation, une tour carrée au pied de
laquelle se blottit une microscopique maisonnette, comme un nain qui
voyagerait à côté d'un
géant, est située le long de la ligne de l'Ouest
; et d'instant en instant les trains qui vont et qui viennent semblent
traverser le jardin.
Zola travaille au milieu d'une pièce
démesurément grande et haute, qu'un vitrage
donnant sur la plaine éclaire dans toute sa largeur. Et cet
immense cabinet est aussi tendu d'immenses tapisseries,
encombré de meubles de tous les temps et de tous les pays.
Des armures du moyen âge, authentiques ou non, voisinent avec
d'étonnants meubles japonais et de gracieux objets du XVIIIe
siècle. La cheminée monumentale,
flanquée de deux bonshommes de pierre, pourrait
brûler un chêne en un jour ; et la corniche est
dorée à plein or, et chaque meuble est
surchargé de bibelots.
Et pourtant Zola n'est point collectionneur. Il
semble acheter pour acheter, un peu pêle-mêle, au
hasard de sa fantaisie excitée, suivant les caprices de son
oeil, la séduction des formes et de la couleur, sans
s'inquiéter comme Goncourt des origines authentiques et de
la valeur incontestable.
Gustave Flaubert, au contraire, avait la haine du
bibelot, jugeant cette manie niaise et puérile. Chez lui, on
ne rencontrait aucun de ces objets qu'on nomme "curiosités",
"antiquités" ou "objets d'art". A Paris, son cabinet, tendu
de perse, manquait de ce charme enveloppant qu'ont les lieux
habités avec amour et ornés avec passion. Dans sa
campagne de Croisset, la vaste pièce où peinait
cet acharné travailleur n'était
tapissée que de livres. Puis, de place en place, quelques
souvenirs de voyage ou d'amitié, rien de plus.
Les abstracteurs de quintessence psychologique
n'auraient-ils pas là un curieux sujet d'observation ?
En face de sa maison, derrière la
prairie séparée du jardin par le chemin de fer,
Zola voit, de ses fenêtres, le grand ruban de la Seine
coulant vers Triel, puis une plaine immense et des villages blancs sur
le flanc de coteaux lointains, et, au-dessus, des bois couronnant les
hauteurs. Parfois, après son déjeuner, il descend
une charmante allée qui conduit à la
rivière, traverse le premier bras d'eau dans sa barque
"Nana" et aborde dans la grande île, dont il vient d'acheter
une partie. Il a fait bâtir là un
élégant pavillon, où il compte,
l'été, recevoir ses amis.
Aujourd'hui, il semble presque avoir
abandonné le journalisme, mais ses adieux à la
bataille quotidienne ne sont point définitifs, et nous le
reverrons, au premier jour, reprendre dans la presse la lutte pour ses
idées ; car il est lutteur par instinct, et pendant des
années il a combattu sans relâche et sans la plus
petite défaillance. Il a réuni, du reste, en
volumes, tous ses articles de principes, et ils forment son OEuvre
critique.
Ses idées très nettes sont
exposées avec une rare vigueur. Ses "Documents
littéraires", ses "Romanciers naturalistes", "Nos auteurs
dramatiques" peuvent être classés parmi les
documents de critique les plus intéressants et les plus
originaux qui soient. Sont-ils indiscutablement concluants ? A cela on
pourrait répondre : "Quelque chose est-elle indiscutablement
concluante ?" Est-il une seule indiscutable
vérité ?
Pour compléter
l'énumération de ses livres de discussion, citons
"Mes Haines", "le Roman expérimental", "le Naturalisme au
théâtre," et, enfin, "une Campagne" qui vient de
paraître.
Le théâtre est une de ses
préoccupations. Il sent, comme tout le monde, que c'en est
fait des anciennes ficelles, des anciens drames, de tout l'ancien jeu.
Mais il ne semble pas avoir encore dégagé la
formule nouvelle, pour employer son expression favorite, et ses essais
jusqu'à ce jour n'ont pas été
victorieux, malgré le mouvement qui s'est fait autour de son
drame Thérèse Raquin.
Ce drame terrible a produit, dans le
début, un effet de saisissement profond. Peut-être
l'excès même de l'émotion a-t-il nui au
succès définitif. On a essayé
plusieurs fois de le reprendre sans parvenir à une
complète réussite.
La seconde pièce de Zola, "les
Héritiers Rabourdin", a été
jouée au théâtre Cluny, sous la
direction d'un des hommes les plus audacieux et les plus intelligents
qu'on ait vus de longtemps conduire une scène parisienne, M.
Camille Weinschenk. La pièce, applaudie mais insuffisamment
interprétée, ne resta guère sur
l'affiche.
Enfin "le Bouton de Rose" au Palais-Royal fut une
vraie chute, sans espoir de retour.
Zola vient, en outre, de terminer un grand drame
tiré de la Curée, plus,
dit-on, une autre pièce encore. Il se pourrait que le
rôle principal de la première de ces oeuvres
fût destiné à Mlle Sarah Bernhardt.
Quel que soit le succès futur de ces
essais dramatiques, il semble prouvé, dès
à présent, que ce remarquable écrivain
est doué surtout pour le roman, et que cette forme seule se
prête en tout au développement complet de son
vigoureux talent.
Source bibliographique
La Bibliothèque électronique de Lisieux








