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Interview de Stéphane Audeguy
Paris, le 12 Juin 2005

Notre rendez-vous :

Un célèbre café-brasserie littéraire, Place du châtelet, Paris 1er, le 12 juin 2005. Dans une ambiance détendue et sur fond de musique jazz, l’auteur Stéphane Audeguy est surpris en train d’écrire dans un carnet. Souriant, il se rend immédiatement disponible pour l’interview.

Portrait de Stephane Audeguy
© Copyright Shadi Biglarzadeh

 

Actualité : Stéphane Audeguy a publié son premier roman «  La théorie des nuages » … et des corps, chez Gallimard, collection blanche, sorti le 28 janvier 2005.

 

Shadi Biglarzadeh : Bonsoir Stéphane Audeguy, dites-moi êtes-vous tête dans les nuages, ou pieds sur terre?

Stéphane Audeguy : Bonsoir Shadi, je suis les deux !

Mousseline ou Coton ?

Mousseline.

Carburez-vous au Whisky ou au Chocolat ?

Au chocolat.

Eva Herzigova ou Monica Bellucci ?

Eva Herzigova.

Techno dance ou tango dance ?

Ni l’un, ni l’autre !

Après cette introduction un peu « rituelle », pouvez-vous nous parler un peu de vous ? d’où venez-vous ? quel est votre parcours ?

Je ne sais pas si je dois parler de moi! Car à chaque fois que j’ai dit des choses sur moi aux journalistes, cela a été complètement déformé à la publication. Cela ne m’a pourtant pas vraiment dérangé, c’est même plutôt amusant (rires).
Par exemple j’ai dit à un journaliste que j’avais vécu un an aux Etats-Unis puis vingt minutes plus tard, je lui ai aussi dit que j’avais collaboré à un court-métrage. Cette personne a rapporté dans son article que j’avais fait un court-métrage aux Etats-Unis (rires) !

J’ai un peu tendance donc à ne pas vouloir parler de ces choses-là. Cela dit je peux vous dire que je suis professeur d’histoire du cinéma et d’histoire des arts, que j’ai fait des études d’anglais essentiellement, avant de passer une agrégation de lettres.

Je peux dire des choses comme cela mais je pense que c’est complètement dénué de pertinence par rapport à mon travail. Il faudrait par exemple, à mon avis, et comme le disait Roland Barthes, sélectionner - dans la biographie des auteurs - des choses très précises, ou des anecdotes qui en diraient plus sur la personne elle-même en rapport avec son travail, que l’état civil par exemple.

Alors si je réponds comme cela à votre question cela deviendrait : j’ai passé beaucoup de temps dans les jardins lorsque j’étais enfant car mes parents avaient un jardin de maraîchage. Puis habitant Paris, j’ai toujours eu cette passion des jardins et c’est comme cela que j’ai été inspiré.

Mais …quel est votre âge ? 

J’ai 40 ans, et  je suis né à Tours.

Enfin…pour terminer, j’ai aussi fait du cinéma, plus particulièrement de la régie , puis comme la régie m’ennuyait, j’ai fait du montage.

Cette passion pour les nuages, elle date de quand ?

Elle date de l’enfance.

Quand ou à quelle occasion précise vous est venu le goût d’écrire ?

Ça m’est venu enfant. Je peux répondre précisément à cette question. En fait j’avais une chambre d’enfant et l’on m’avait fait une chambre d’adolescent. On m’a refait donc ma chambre, et, à cette occasion, mon père avait construit une étagère. Cette étagère n’avait rien dessus, et je devais remplir cette étagère de livres, et j’ai donc commencé à lire beaucoup de livres. 

J’ai lu dans un magazine que Gallimard ne publiait que 10 nouveaux auteurs au maximum chaque année (sachant qu’ils reçoivent plusieurs milliers de manuscrits par an), qu’est-ce que cela vous fait d’en faire partie ?

C’est une immense fierté d’en faire partie.

De plus vous avez envoyé votre manuscrit par la poste et ne possédiez à l’époque aucun contact particulier dans le milieu éditorial… Donc cela démontre bien que tout peut « encore » arriver …

Absolument, et je vous confirme que je n’avais aucune connaissance dans le milieu éditorial lorsque mon livre a été choisi par Gallimard pour être publié et que je ne l’ai même pas adressé à une personne en particulier lors de l’envoi par la poste.

Vous savez c’est un sujet très important, car beaucoup de gens aimeraient se faire publier, certains désespèrent même de se faire publier, vous représentez un excellent exemple, et plutôt encourageant …   

Oui vous avez raison d’aborder ce sujet. En effet, lorsque je suis allé au Salon du livre en mars dernier à Paris, la première question que certaines gens me posaient avant même de me parler de mon roman, était comment j’avais réussi à me faire publier, et comment je m’y étais pris, et j’ai répondu la même chose.

Que pensez-vous du mythe du premier roman ?

Saviez-vous que quelqu’un a créé un prix du deuxième roman ?

En fait je pense plutôt que c’est un effet marketing, un simple effet de marché, très superficiel plus qu’autre chose.

Pouvez-vous nous raconter vous-même l’histoire de votre livre  telle que vous souhaiteriez l’entendre peut-être ? J’ai lu pas moins de 10 résumés différents …

Non, je ne le souhaite pas, je ne pourrai pas d’ailleurs. Ce n’est pas à moi de le faire, disons chacun son travail

Comment vous est venue l’idée originale d’écrire ce livre ?

J’avais plein d’histoires à raconter, plein de post-it partout, puis d’un seul coup on se met à raconter réellement l’histoire…

J’ai fait une petite revue de presse sur Internet des critiques, en vrac je cite :« pour une fois qu’un roman n’est ni autobiographique, ni nombriliste, ni intimiste, en plus c’est un premier roman » (Mollat) - « un premier roman d’une intelligence sidérante » (Télérama), « Un roman constamment surprenant, à la fois roman d’aventures, livre d’art, livre d’Histoire, de sciences , d’histoires de toutes sortes » (Yahoo Actualités littérature), « Une œuvre ambitieuse et splendide qui embrasse le monde ses deux derniers siècles et le tragique de l’homme » (Politis), « Un thème passionnant, et étonnamment bien mené » (ARTE) … etc. Comment réagissez-vous à tout ça ?

En travaillant !

Mais vous pouvez continuer à citer si vous voulez… (rires) 

Il n’y a durant les 290 pages du roman, aucun dialogue entre les personnages. De plus l’action de quasiment tout le livre est au décrite au « présent » , est-ce une volonté de votre part ou l’écriture a fait le reste… ?

Je n’aime pas particulièrement les dialogues de romans français, et j’ai donc décidé que je n’en ferai pas. Au lieu de quoi, dans La Théorie des nuages, la voix de celui qui raconte l’histoire n’existe plus : c’est l’histoire, le récit qui se déploie tout seul.

Ce livre  a dû vous nécessiter beaucoup de recherches, car il est très documenté, tant dans la description des personnages réels ou fictifs, que dans le récit de leurs vies, et de leurs passions, n’est-ce pas ?

Oui mais, seulement 20% de ma documentation est réellement passée dans le roman.

On a parfois du mal à déceler le vrai du faux dans votre roman … Est-ce  volontaire ? Tout est-il vrai ou tout est-il faux ?

J’espère que tout est le plus exact possible, ce qui est pour moi plus important que l’opposition vrai_faux …

Par exemple, tout ce qui concerne le personnage de Luke Howard est vrai, d’un bout à l’autre, je n’ai rien touché ; pour un personnage de peintre nommé Carmichael, tout est faux ou presque. J’espère que les deux sont justes.

Et Abercrombie, il est vrai ?

Oui, tout à fait. Sauf que son protocole, lui l’est beaucoup moins !

Ah bon, mais on a l’impression que c’est vrai…

Eh oui (rires) je l’espère bien !

Tous vos personnages sont dotés de fortes personnalités avec des vies plutôt remplies, sauf la bibliothécaire Virginie Latour, qui au début est ressentie comme un peu fade avec une existence globalement terne. Puis progressivement, elle va considérablement évoluer, tellement évoluer qu’elle éclipsera même le couturier Japonais pour qui elle travaille . Elle est quasiment la seule femme du roman doté d’un caractère aussi effacé, est-ce voulu ?

Oui c’est tout à fait voulu. En effet, le personnage de Virginie Latour est au début déclaré comme étant foncièrement « bête ».  Mais le plus intéressant pour moi - et le lecteur aussi je pense - c’est sa grande progression, son évolution.

Ce qui me fascine ce sont les gens qui grâce aux rencontres progressent. Je pense ne pas être misogyne en disant que les femmes ont cette capacité d’évolution par rapport aux rencontres qui est véritablement très importante. Elles savent mettre à profit la confrontation  avec autrui pour avancer, découvrir, se mettre en avant.

Par ailleurs, la question du féminisme me passionne, et l’histoire du féminisme également.

Le personnage de Virginie Latour était beaucoup plus développé dans une version initiale du roman et beaucoup de passages sur elle ont été coupés. L’idée de faire un personnage comme cela me plaisait bien. Son personnage est à mon sens très représentatif de la réalité  qui dans le roman français actuel n’a pas autant de place que cela.

 Il s’agit tout de même d’un roman sur la violence scientifique et la violence « occidentale » ; ce qui suppose une attention à la question de la destinée féminine, à mes yeux.

 Pourquoi la théorie des nuages …avec le sous titre « et des corps »  sur le bandeau rouge? est-ce une coquetterie de l’éditeur ou bien est-ce votre volonté à vous ? Que cela signifie-t-il ?

Non c’est bien moi, j’en suis à l’origine. L’idée de l’éditeur était peut-être aussi de dire aux futurs lecteurs qu’ils n’allaient pas passer 290 pages dans les nuages, mais aussi dans les corps… ! Je suppose qu’il s’agit de cela.

La théorie des corps ramène en fait, dans mon esprit, aux corps célestes.

Dans votre livre vous dites page 239  une phrase que je trouve superbe : « Comme toutes les personnes dont c’est le métier d’être intelligent, Nicole Strauss est d’une naïveté confondante quand il s’agit de décrypter son environnement immédiat ».

Pouvez-vous nous dire quels sont ces métiers ? (rires)

J’ai fréquenté beaucoup de personnes « intelligentes » : notamment des universitaires, du fait de mon métier.  Cette personne (sous le nom de Nicole Strauss) a un modèle dans ce qu’on appelle la réalité. Il est évident qu’il y a des références à mon expérience personnelle dans mon roman.

Proust, qu’on ne peut pourtant pas accuser de bêtise,  disait à ce sujet: «  chaque jour j’attache moins d’importance à l’intelligence ».

Vous auriez dit - mais maintenant je me méfie! - dans Libération le 28/04/05 : «  en accompagnant chaque personnage du roman, j’aimerais qu’on pense à Bartleby » et le journaliste d’enchaîner: ce sont des  Bartleby rousseauistes, les nuages sont leurs drapeaux…

Ah bon ? j’ai dit ça moi ?

En fait, Bartleby est un personnage du refus (en anglais, dans les années 60, on aurait dit un « drop out », quelqu’un qui a décroché du système) . Quand on lui donne du travail il dit : « I would prefer not to » .

Mon personnage nommé Abercrombie devient quelqu’un comme ça. 

Vous avez également fait une recherche sur « la Gnose » dans l’œuvre de Raymond Queneau,  qu’est-ce que c’est ?

Ce qui m’intéressait dans la gnose, ou plus précisément dans le gnosticisme, c’est le fait que ce sont des hérétiques qui refusent l’Histoire. Refus que je ne partage pas, mais que je peux comprendre.

Pour rester dans le thème de la philosophie, pouvez-vous nous dire « Qu’est-ce qu’une vie réussie » ?

Comme disait Godard c’est « vivre sa vie ». Ce n’est pas celle que nos parents ou la société nous aurait programmée, mais NOTRE vie.

Pour en revenir à Virginie Latour, justement pour moi elle a réussi à « vivre sa vie », elle part de pas grand-chose pour arriver à une autonomie certaine, elle réussit en ce sens.

Selon vous faut-il se méfier des nuages ?

Oui. Les plus beaux nuages sont ceux de la pollution industrielle !

À votre avis présente-t-on bien la météo en France, dans les différents médias ?

Non, elle est complètement nulle ! Tout le monde le sait d’ailleurs.

On la présente suivant l’intérêt des groupes de pression, des lobbies touristiques et des imbéciles urbains.

Quel caractéristique fondamentale , faut-il avoir -selon vous- pour être écrivain ?

Il faut avant tout une vision, un regard ; ce qui selon moi n’a rien voir avec avoir des opinions.

Il faut aussi être très convaincu de ce que l’on fait.

Comme vous n’êtes pas un écrivain professionnel (j’entends par là que vous ne vivez pas « que » de votre écriture) comment écrivez-vous ? un peu chaque jour ou intensément pendant une période bien définie ? Faut-il une discipline particulière lorsqu’on travaille en parallèle ?

Oui il faut une forte discipline lorsque l’on travaille en parallèle.

En fait cela dépend vraiment des moments ou des périodes : parfois j’écris pendant de longues périodes et parfois je n’écris rien du tout aussi pendant de très longues périodes.

En revanche je peux passer beaucoup de temps à penser, rêver, méditer, ou simplement à « ne rien faire ».

Qu’est-ce qui vous agace ?

La bêtise.

De quoi avez-vous abusé ?

Des femmes.

De quoi vous êtes-vous détourné ?

(Silence)

Bon eh bien, qu’est-ce qui vous préoccupe aujourd’hui ?

Avoir des enfants.

Qu’est-ce qui vous rend heureux ?

Le monde. Je sais :  ce n’est plus la mode. Mais ce n’est pas pour autant que le monde n’est pas émerveillant.

Qu’est-ce qui vous inspire dans la vie d’aujourd’hui ?

La technologie.

Quelles sont vos références en littérature ?

Lucrèce, puis …..Flaubert, Diderot, et enfin….. n’importe quoi de japonais !!

Et  quelles sont vos références tout court ?

Shakespeare.

Qu’aimez-vous par-dessus tout ?

Les femmes.

État présent de votre esprit ?

Calme.

Quelle est la dernière question qu’il ne faut pas que je vous pose ?

Qu’avez-vous pensé de notre interview ?

Et celle que je dois vous poser ?

Etes-vous en retard ?  car je le suis sacrément…là tout de suite !

Stéphane, avez-vous une ou plusieurs questions à me poser ?

Oui. Est-ce que votre prénom a un sens ?

Shadi Biglarzadeh : oui en poésie persane : cela veut dire la « joie ».

Pourquoi avez-vous accepté cet entretien avec moi ?

Parce que je trouve que les interviews sont en général très enrichissantes, et qu’elles permettent notamment d’apprendre des choses sur son propre travail.

 

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Propos recueillis par Shadi Biglarzadeh

Consultante stratégie-organisation Nouvelles Technologies

shb_alalettre@yahoo.fr  

 

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