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Interview de Pierre STASSE (Décembre 2009)

Pierre Stasse
© Copyright Flammarion

Notre rencontre :

J’ai rencontré Pierre Stasse le 5 décembre 2009, aux dédicaces de Sciences Po Paris. Son éditeur Guillaume Robert m’avait parlé de lui en m’adressant son livre «  les restes de Jean-Jacques » depuis quelques mois déjà et il avait bien fait.

Pierre Stasse a 23 ans, est diplômé de Sciences-Po, vient d’être admis au barreau de Paris et en parallèle est publié chez Flammarion pour son 1er roman « les restes de Jean-Jacques ». Rien que ça. Quoiqu’on en dise, quoiqu’on en pense, essayez d’en faire autant, vous verrez ce n’est pas si facile…

La 4è de couverture :

« J'étais désarçonné. Manon venait de faire feu sur moi à deux reprises et pleurait comme une adolescente en proie au doute du premier amour. Ou simplement pleurait-elle comme n'importe qui ? N'importe qui avec un fusil.
Je ne pus prononcer le moindre mot et sortis avec un sac de vêtements. J'étais comme ivre de peur comprimée. Je ne cessais de murmurer, assez bas pour être mon unique confident : "Je suis Paul Léonard et je suis en vie, je suis Paul Léonard et je suis en vie."
Clairement, nous devenions tous fous. »

 
Dans cette aventure réjouissante et fantasque, Paul Léonard, rêveur en attente d'une situation financièrement plus favorable, aura pour complices une fratrie russe et déjantée, une romancière de gare, un éditeur new-yorkais, quelques miliciens, et un teckel convaincu d'être un berger allemand. Bien entendu, il enterrera les mauvaises personnes et aimera, aimera inconsidérément, les bonnes.

Shadi Biglarzadeh : Bonjour Pierre Stasse, juste pour vous prévenir, je commence toujours par cinq questions courtes et un peu bizarres, alors dites-moi,

Jean-Jacques Goldman ou Jean-Jacques Annaud ?

Jean-Jacques Annaud

Etes-vous teckel ou berger allemand ?

Berger allemand (Shadi, cette question me trouble)

Béluga ou Osciètre ?

Beluga

Flickr ou Picasa ?

Picasa

Pétillante ou plate ?

Pétillante

Pierre Stasse, vous êtes très jeune, 23 ans, parlez nous un peu de vous ?

Je veux bien parler de moi, mais vous admettrez que votre question mérite la révolte. J’espère que la jeunesse n’est pas l’élément saillant de ma personnalité. Mais surtout j’espère que vous m’auriez également posé la question : « Pierre Stasse, vous êtes en train de mourir magnifiquement, 97 ans, parlez-nous un peu de vous ».

J’ai grandi à Paris. J’étais étudiant il y a encore trois semaines. Mes journées sont consacrées à la culture au sens large (lecture, écoute, visionnage) et, dans une certaine mesure, à ce que certains appellent la « vie de notre petite société ».
Je ne sais pas parler de moi. Tant mieux.

Quel a été le déclic qui vous a amené à l’écriture ? Il faut beaucoup de courage pour se lancer aussi jeune…

Je ne crois pas qu’il y ait eu un déclic. Je trouve ça dommage, mais n’y peux rien. L’écriture s’est inscrite dans la continuité de mon goût pour la lecture. Ou alors il y a eu un déclic et je ne m’en souviens absolument pas, ce qui serait catastrophique.
Quant au courage de se lancer jeune...Peut être. On parle souvent de courage pour le processus de création et je ne suis pas certain que le terme soit approprié. Compte tenu de la manière dont mon premier roman a vu le jour, je crois qu’il requerrait de la persévérance.

Comment s’est passée la publication de ce premier roman « les restes de Jean-Jacques » ? Quelle en est l’histoire en quelques mots ?

J’étais étudiant en 4ème année à Sciences-Po. Je venais de rentrer d’une année à McGill, à Montréal. Le Bureau des Arts, une association étudiante, a organisé un concours de nouvelles auquel j’ai participé. Dans le jury du concours se trouvaient, entre autres, David Foenkinos, Serge Joncour et Guillaume Robert. Apparemment, la nouvelle a séduit les membres du jury et j’ai gagné le concours. Guillaume Robert, éditeur chez Flammarion, m’a contacté afin de savoir si je disposais d’un texte plus long à lui montrer. Je me suis dépêché de terminer un manuscrit sur lequel je travaillais alors, et lui ai montré. Nous nous sommes vus chaque mois pendant un an. Et chaque mois, j’ai eu droit à la fameuse phrase « Il y a quelque chose, mais il faut retravailler ». C’est donc au onzième refus que j’ai décidé d’abandonner ce manuscrit, de cesser de voir Guillaume pendant sept mois, le temps d’écrire un nouveau texte, entièrement différent. Cinq jours après lui avoir remis, il m’a appelé pour me dire qu’on fonçait. Quinze jours après, j’ai signé le contrat.

Ce titre très amusant et attirant aussi « les restes de Jean-Jacques», comment est-il né ?

Ce titre n’est pas de moi. Je discutais avec une amie. En fait, non, je harcelais une amie avec mes problèmes de titre (trouver un titre est quasiment la seule « angoisse » d’auteur que je parviens à partager avec mes proches, qui s’en passeraient volontiers). À la fin de la journée, au bord du suicide, cette amie pense clore le débat en me disant, sur le ton de l’ironie : « tu n’as qu’à l’appeler Les Restes de Jean-Jacques ». Et voilà. J’étais sous le charme. Dans un premier temps, j’ai trouvé ça génial. Puis j’ai fait tout ce qui était en mon possible pour convaincre Flammarion de ne pas garder ce titre, qui, selon moi, ne convenait pas au contenu du roman (je vais passer pour un auteur caractériel, ce que je ne suis pas, je préfère préciser). Évidemment, j’ai échoué. Le titre a plu tout de suite et je n’avais pas d’alternative correcte à proposer.

Est ce que vous souhaitez devenir un écrivain à part entière ?

Mais je suis un écrivain à part entière ! En fait, je ne sais pas ce que veut dire « écrivain à part entière ». Quelqu’un qui ne fait « que ça » ? Je ne crois pas pouvoir me passer d’une certaine « agitation », un certain courant de vie, que l’écriture suppose de mettre à l’écart au moins temporairement. C’est aussi dans cette optique que j’ai voulu devenir avocat.
Je n’ai pas d’avis arrêté sur cette question. Pour l’instant, je n’ai pas le sentiment de gâcher du papier en écrivant.

Que pensez vous des prix littéraires ? le cru 2009 est bon selon vous ?

Le cru 2009 a été majoritairement composé de manuels de procédure pénale et d’arrêts de la Cour de cassation en ce qui me concerne. Mon été, passé dans des amphithéâtres à faire des concours blancs, a été néanmoins adouci par Le Tour du malheur, un chef d’oeuvre de Kessel. Jean-Philippe Toussaint continue à me toucher. Les deux derniers Philippe Roth, surtout l’avant-dernier, sont des pépites. Mais je n’ai pas eu véritablement le temps de me plonger dans la rentrée.

Pour ne pas avoir l’air d’esquiver la question sur les prix, je crois que peu de gens ignorent les stratégies éditoriales qui les accompagnent. Si ça peut contribuer à faire vendre des livres, peut-être est-ce une bonne chose. Encore une fois, je ne suis absolument pas un initié du milieu de l’édition.

Revenons en un peu aux « Restes », pourquoi avoir choisi des personnages aussi complexes ou « tordus » pour reprendre un de vos adjectifs ?

Shadi, mes personnages sont simples. S’ils sont tordus, c’est au sens premier, comme « courbés ». Ils possèdent, comme tout le monde, une densité propre composée de strates de passé.

Avez-vous un Paul Léonard dans votre entourage ?

Paul Léonard est en chacun de nous (c’est la réponse du type qui se prend pour un écrivain).

Si oui, a-t-il demandé à camper chez vous ?

J’accueille tout le monde chez moi.

Alors je peux venir chez vous ?

Shadi, c’est une évidence.

Dans la dédicace que vous m’avez faite vous me dites que vos personnages sont « chanceux », pourquoi ?

Je crois qu’ils prennent conscience de leur envie, si ce n’est leur besoin, de modifier une partie de leur vie. Cet état n’est pas chanceux, car à vouloir changer en permanence, certaines personnes deviennent dingues. En revanche, je les crois en « amitié avec eux-mêmes » comme l’a écrit Kessel, ce qui est extrêmement rare. Ils font des rencontres. Ils peuvent se permettre le luxe de l’optimisme. Ce sont mes enfants.

Bien que tous les écrivains disent que leurs romans ne sont jamais autobiographiques, s’il y avait une once d’autobiographie dans les « restes » ce serait où ? ou qui ?

Je dirais la centrale thermique d’Aramon. Je ne suis pas Emma Bovary.

Il y a aussi beaucoup de dialogues dans votre livre, parfois on s’y perd un peu, pourquoi ce choix ?

Aucune idée. Si on s’y perd, comme vous dites, et que cette perdition ne débouche pas sur une nouvelle dimension du récit, alors ce choix était malheureux. Le dialogue fait office de béquille rythmique. C’est une triche sincère.

On vous aurait reproché de ne pas avoir suffisamment développé dans votre livre les tribulations de votre personnage un peu écorché l’éditeur George Sands. Il n’apparaît qu’à la fin, un peu balayé par le reste…justement ! y a t il une raison ?

Je désirais écrire un roman techniquement maîtrisé. Aiguisé. Développer George Sands ne correspondait pas à ce projet. Cet éditeur californien raconte une partie de son histoire et je remarque que beaucoup de lecteurs apprécient ce passage noir et assez violent.

Pourquoi avoir choisi cet homonyme là ?

Un symbole de liberté. Mme Dupin avait de l’appétit pour la vie. J’admire cela.

Comment s’organise –t – on pour étudier et écrire en même temps ? on sacrifie un peu quelque chose ?

Le premier sacrifice concerne les heures de sommeil. Le reste, c’est accessoire. On ne peut pas, ce qui est mon cas, désirer bâtir une œuvre littéraire, poursuivre des études exigeantes, conserver ses amis, et accepter en même temps toutes les opportunités de la vie parisienne dans ce qu’elle peut receler de plus mondain.

Pensez vous qu’il est dur d’être jeune aujourd’hui ?

Je ne saurais dire si « être jeune aujourd’hui » possède la même signification selon la situation sociale considérée. Notre époque est paradoxale, car elle juxtapose un « jeunisme » exacerbé par un marketing agressif et une réalité économique et sociale très discriminante à l’encontre des jeunes. Les représentations collectives incitent à jouir de la jeunesse (à en jouir et à la prolonger) alors que la réalité de cette période fédère de nombreuses difficultés. D’un point de vue économique évidemment, mais également d’un point de vue intellectuel (je ne sais pas si le terme convient). Je fais ici référence aux générations nées aux débuts des années 1980, celles qui ont perdu le droit à l’insouciance collective. Cet élément ne révèle toute sa dimension que dans des sociétés matériellement aisées, mais il n’en joue pas moins un rôle assez considérable dans la manière dont les « jeunes » se comportent vis-à-vis de la société.

Pour rester dans l’ambiance ‘jeune’, bien que les experts ont quasiment 40 ans maintenant connaissez vous un peu le Web 2.0 ?

Non. Je dois faire l’amalgame entre Web 2.0 et blogs multimédias. Mais comme je dis probablement n’importe quoi, je préfère ne pas poursuivre.

Pas du tout, si vous en avez envie, poursuivez au contraire, cela m’intéresse !

Magnifique, je peux dire n’importe quoi en toute impunité ? Alors je rejoins la masse parlotante et je peux dire, à l’instar des grands intellectuels réactionnaires de notre société engluée, que je hais le web 2.0 (évidemment, je ne sais pas ce dont il s’agit), je le hais d’une part pour ce qu’il permet (l’accès de tous à une parole équitable, non surveillée, irréfléchie, souvent stupide, hargneuse, non renseignée, incohérente, ruisselante de bon sentiments ou éclatante d’un racisme primaire), et d’autre part ce qu’il représente (l’évacuation d’un passé douillet et fantasmé, la dislocation du sérieux en pensée, la suffocation expiatoire et expéditive de l’écrit papier, sorte de borne inconsciente sur le chemin de la connerie –le chemin à rebours, on s’entend). Voilà, c’est tout dit. Vous m’avez forcé, Shadi.

Vous servez vous des réseaux sociaux ?

Oui. Un peu de Facebook

Qu’est ce qui vous y intéresse ou qu’est ce qui vous rebute, sincèrement ?

Facebook fournit une interface utile dans mon cas. Le site permet en effet de communiquer à un nombre important de personnes des informations relatives à la littérature. Je ne supporte pas l’exposition publique de la vie privée. Facebook fera naître des tueurs en série.

C’est une belle formule et venant d’un écrivain elle est plaisante ! Mais vous seul êtes maître de ce que vous publiez ou rédigez sur Facebook ou ailleurs. Ensuite tout est question de maîtrise à mon sens. Cela dit pour vos lecteurs, c’est bon de savoir que certains auteurs sont accessibles, n’est-ce pas ?

Ah, enfin, enfin je ne suis pas d’accord avec vous. Je suis en même en complet désaccord. Je ne comprends pas en quoi l’accessibilité d’un auteur change la donne. Personnellement, je suis accessible (vous en êtes la preuve irréfutable, car je prends plaisir à discuter avec vous). Mais il ne me semble pas que cela serve d’une manière ou d’une autre l’œuvre littéraire que j’essaye de construire. En quoi savoir que Marcel Bidule, qui publie chez Trucmuche de Saint Germain, se tape Idoline Bababi, et en plus lui vole ses idées, qui sont d’ailleurs rétrogrades et antisémites, aide à percer le sens d’une œuvre, à en apprécier la profondeur ? Bref, je suis assez favorable aux écrivains discrets, sauf à ce qu’ils assument un rôle d’intellectuels.

Et pour ce qui est de la maîtrise de la publication sur les réseaux, vous avez techniquement raison, mais je crains que vous sous estimiez le degré d’inconscience des gens, lorsqu’ils exposent leur vie privée de manière aussi impudique. Je crois que peu réalisent à quel point cela peut potentiellement (et présentement) leur porter préjudice.

Quelle est votre ambition  d’une manière générale ?

J’aimerais éviter de mourir trop vite. Par ailleurs, mon ambition consiste à trouver ce en quoi je me révèlerais le moins inutile possible. J’aime l’idée que chacun peut réaliser quelque chose. Ça paraît incroyablement niais (voire niais et prétentieux), mais je n’aurais jamais commencé à écrire si je ne croyais pas pouvoir un jour créer quelque chose me justifiant (j’entretiens un rapport houleux avec l’absurdité de l’existence, vous savez, la petite histoire du pourquoi quelque chose plutôt que rien ?). Bref, mon ambition ne débouchera pas nécessairement sur une vie « littéraire ». Mais je suis un junkie. Ça sera difficile de décrocher.

Existe-t-il des choses inavouables ?

C’est une blague ?

Que lisez vous au quotidien ?

Il m’arrive de ne rien lire du tout. Mais en général Libération, Le Monde et un roman. Je ne suis pas un bon lecteur d’éphémères.

On vous comparerait avec Florian Zeller (interview : http://www.alalettre.com/interview-florian-zeller.php ) vos dénominateurs communs : jeune, beau, et publié en 1er roman chez Flammarion ; mais la différence c’est que vous êtes encore plus jeune que lui pour votre 1er roman, comment réagissez vous à cela ?

En vous remerciant pour ce compliment. Pour le reste, je crois qu’on minimise trop souvent la part de hasard. Après, pour ce qui est de la comparaison avec Florian, elle s’arrête au contenu des nos univers littéraires, ou en tout cas à la manière dont nous les présentons aux lecteurs.

Pouvez-vous nous dire « Qu’est-ce qu’une vie réussie » ?

Non. Je ne suis pas encore assez fort pour vous répondre.

Qu’aimez-vous par-dessus tout ?

Vos questions sont trop difficiles. J’hésite entre la sensualité et la burrata.

État présent de votre esprit ?

Nerveux.

Quelle est la dernière question qu’il ne faut pas que je vous pose ?

« Pierre, votre vie privée ne s’étale pas sur Internet, pouvez-vous nous en dire plus ? »

Y a-t-il une question à laquelle vous auriez aimé répondre et qui n’a pas été posée ?

« Pierre, pouvez-vous nous dire ce que sont « les petits cailloux du Paradis » ?

Alors dîtes nous ? de quoi s’agit-il ?

Hors de question.

Pierre, avez-vous une ou plusieurs questions à me poser ?

« Shadi, pensez-vous qu’un critique littéraire doit également être écrivain ? »

Non la preuve ! Grâce au média fabuleux qu’est internet je suis publiée pour des interviews que je fais en totale apprentie journaliste, mais en me mettant toujours à la place du « client » (le lecteur) surement une déformation professionnelle.

« Shadi, pensez-vous que l’écrivain est avant tout l’artisan du mensonge ? »

Un peu parfois. Mais c’est tout le charme de l’écrivain que de mentir parfois pour laisser un peu de place à la rêverie pour muscler l’imagination.

Enfin, pourquoi avez-vous accepté cet entretien avec moi ?

Je résiste rarement au plaisir d’une conversation agréable.

Propos recueillis par Shadi Biglarzadeh
Consultante en stratégie-organisation (Nouvelles Technologies)
shb_alalettre@yahoo.fr