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" Ô bizarre suite d’événements !
Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ?
Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je
suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai
jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore
je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni
même quel est ce Moi dont je m’occupe : un assemblage informe de
parties inconnues ; puis un chétif être imbécile ; un petit
animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les
goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici,
valet là, selon qu’il plaît à la fortune ! ambitieux par vanité,
laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur
selon le danger ; poète par délassement ; musicien par
occasion ; amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait,
tout usé. "
Figaro, scène 3 de l’acte V du Mariage de Figaro
de Beaumarchais.
Il y a chez Figaro du Beaumarchais, comme chez
Beaumarchais du Figaro : dans Le Barbier de Séville, Figaro est
barbier à Séville, Pierre-Augustin Caron est horloger à Paris, comme son
père. Figaro le valet sait choisir ses maîtres, le comte Almaviva est un
grand d’Espagne, qui reconnaît les mérites de son serviteur ; Caron se
fait valet des filles de Louis XV, de la marquise de Pompadour, favorite du
roi, et du roi lui-même, en leur fabriquant d’habiles et délicates
montres. Figaro, dans Le Mariage, parvient à tenir tête à son
maître, par son intelligence et sa gaieté ; Caron, le roturier
devient, avec les mêmes armes, le noble Caron de Beaumarchais, et son
propre maître. Comme Figaro, Beaumarchais sera donc " maître ici, valet
là, selon qu’il plaît à la fortune ! ", et
comme lui il pourra dire, à la fin de sa vie " j’ai tout vu,
tout fait, tout usé ".
Beaumarchais est considéré aujourd’hui comme l’un
des grands personnages du siècle des Lumières, en particulier grâce à sa
production théâtrale, et plus précisément aux deux premières pièces de
la trilogie que constituent Le Barbier de Séville (1775), Le Mariage de Figaro
(1784) et La
Mère coupable (1792). Mais la vie même de ce Caron fils d’horloger
devenu grand affairiste mondain a contribué, tout autant que son œuvre, à
faire de Beaumarchais un homme des Lumières. Si l’on veut tenter de
cerner Beaumarchais, il faut, avant que de se plonger dans ses œuvres, se
pencher sur sa vie, véritable tourbillon qui vaut la peine d’être
évoqué, au moins dans ses grandes lignes. Quant aux productions
littéraires, elles sont indissociables des conditions d’existence de
Beaumarchais, et, à ce titre, elles ont souvent été une tribune pour cet
écrivain soucieux de l’opinion, qui lutta ainsi contre les critiques plus
ou moins légitimes dont il a fait l’objet tout au long de sa vie.
Un mot, enfin, du caractère révolutionnaire de l’homme
et de son œuvre. Il est évidemment difficile, avec le temps, et malgré le
recul qu’il procure, de trancher nettement. De plus, tout est affaire de
circonstances, de points de vue, d’idéologie ; écoutons tout d’abord
Beaumarchais lui-même :
" J’ai traité avec les ministres de grands
points de réformation dont nos finances avaient besoin […]
Luttant contre tous les pouvoirs du clergé et des magistrats, j’ai relevé l’art de l’imprimerie française par les
superbes éditions de Voltaire […]
De tous les Français quels qu’ils soient, je suis
celui qui a le plus f ait pour la liberté du continent de l’Amérique,
génératrice de la nôtre, dont seul j’osai former le plan et commencer l’exécution
malgré l’Angleterre, malgré l’Espagne, malgré la France même. […] "
Ces faits avérés montrent que Beaumarchais avait le
goût du combat et de la liberté. Certes, comme Figaro, il tentait souvent
de " faire à la fois le bien public et particulier ",
mais les échecs financiers de la plupart de ses entreprises n’ont
pourtant pas suffi à le décourager, lui qui s’est retrouvé ruiné
pendant la tourmente révolutionnaire. Il était un homme de son temps, mais
il a été dépassé par l’ampleur de la Révolution, comme la plupart de
ses contemporains d’ailleurs. Beaumarchais n’était pas un
révolutionnaire, mais c’était bien un homme des Lumières, qui a
préparé, à sa façon, la Révolution.
Le Barbier de Séville
(1775) et Le Mariage de Figaro (1784)
étaient-elles des pièces révolutionnaires ? Par certains bons mots,
certaines répliques, elles semblent en effet annoncer la Révolution:
Figaro, frondeur, dans Le
Mariage, s’écrit, seul en scène, en parlant de son maître :
" Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un
grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places ; tout
cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ! vous
vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste homme assez
ordinaire ! tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure,
il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister
seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les
Espagnes ; et vous voulez jouter… ". Ajoutons que Louis XVI
aurait dit après avoir assisté à une lecture du Mariage :
" Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de
cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse ", et que
Danton a déclaré : " Figaro a tué la noblesse ".
Mais il convient de rappeler que ces pièces ont obtenu l’autorisation
d’être jouées, qu’elles n’ont pas choqué outre mesure le public, et
que Beaumarchais écrivait dans la préface du Mariage de
Figaro : " Pourquoi, dans ses libertés sur son maître,
Figaro m’amuse-t-il, au lieu de m’indigner ? C’est que, l’opposé
des valets, il n’est pas, et vous le savez, le malhonnête homme de la
pièce : en le voyant forcé par son état de repousser l’insulte
avec adresse, on lui pardonne tout, dès qu’on sait qu’il ne ruse avec
son seigneur que pour garantir ce qu’il aime et sauver sa propriété. " Le personnage de Figaro est donc avant tout un
personnage de comédie conçu pour faire rire, comme l’étaient déjà les
valets de Molière un siècle plus tôt. D’ailleurs Figaro, barbier
indépendant au début du Barbier de Séville (1775), va reprendre
son service auprès de son ancien maître, et deviendra dans La Mère coupable
(1792), dernière pièce de la trilogie, un " vieux serviteur
très attaché " : le parcours social de ce valet n’a rien
de révolutionnaire, on en conviendra. Il est cependant indéniable que la
Révolution a trouvé dans le personnage de Figaro un symbole éloquent, et
dans les bons mots de ce valet de comédie des maximes frappantes,
célèbres encore aujourd’hui, celles-ci par exemple :
" Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence
connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être
valets ? " ; " un grand nous fait assez de
bien quand il ne nous fait pas de mal " ; " - Une
réputation détestable ! - Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire
autant ? " ; " Que je voudrais bien tenir un
de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent,
quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! je lui dirais… que
les sottises imprimées n’ont d’importance, qu’aux lieux où l’on
gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge
flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les
petits écrits ". Cependant, cet esprit contestataire se trouvait
déjà chez Voltaire que Beaumarchais admirait, et Figaro a peut-être
surtout eu la chance de paraître sur la scène au bon moment : les
circonstances l’ont sans doute fait plus révolutionnaire qu’il ne l’était.
Mais le succès des comédies de Beaumarchais, encore aujourd’hui, atteste
leur valeur intrinsèque et leur caractère toujours actuel, même si la
Révolution est loin désormais : " Et Figaro est immortel… "
Clémence Camon
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