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Coup de pouce

Bruno Lafourcade

Né au milieu des années soixante, Bruno Lafourcade a grandi dans le prolétariat rural et catholique du Sud-Ouest. Il passe d’abord sa petite enfance dans une ferme, un Éden dont il gardera la nostalgie ; et son adolescence dans un Collège religieux. Cette éducation et cette scolarité, ainsi que les paysages où il aura été plongé, le marqueront assez pour inscrire ses premiers textes dans la tradition lyrique.

Il traverse, classiquement, une période anticléricale, nourrie par la lecture des auteurs modernes athées (et notamment existentialistes). Il en tire un premier récit autobiographique qui fait scandale auprès des siens. Néanmoins, ce rejet de la tradition chrétienne ne l’éloigne pas des trois « moments » religieux qu’il met au-dessus de tout : le Grand Siècle et Port-Royal (Pascal, Racine), le XIXe siècle finissant (Bloy, Baudelaire, Maistre), la première moitié du XXe siècle (Mauriac, Bernanos, Gide).

Étudiant, il s’oriente vers la poésie, dont il ne tirera rien que de très maladroit, et dont il finira par se détacher, pour n’y plus revenir ; c’est désormais le théâtre qui l’occupe, pour lequel il écrit de courtes pièces, avant de se tourner définitivement vers le roman.

Il en commence plusieurs (le plus avancé est consacré à la condition ouvrière), sans en achever aucun. Ce blocage est à l’origine d’une crise d’autant plus profonde que ses causes lui échappent. Il mettra plusieurs années à mettre le doigt sur les motifs, idéologiques et stylistiques, de ces inachèvements. Il en sortira en réapprenant sa langue et en se désengluant de son conformisme politique. Dès lors, il a trouvé sa voie : peindre, en renouant avec la langue classique, les dérives du monde moderne, la destruction du monde ancien, et la domination des bienpensants.

Il invente un village (Saint-Marsan), une famille (les Peyrehorade) et un double (Jean Lafargue), lieux et personnages aquitains, à partir desquels il fera rayonner toutes ses fictions.

Etché, le premier récit qu’il achève (et qu’il ne publiera que des années plus tard), qui sera le fruit de cette révolution, aura Bordeaux, les Landes le Pays basque pour décor, et la peinture sarcastique des milieux anarchistes pour fond idéologique.

Le catholicisme de son enfance, qui lui paraît le meilleur antidote au conformisme, lui inspire Le Portement de la Croix, un roman bernanosien sur le mal, l’art et la mort de Dieu. Parallèlement, il écrit Les Boues profondes de Georges Bernanos, un essai qui complète une réédition de Monsieur Ouine. Poursuivant sa description des travers de notre temps, il s’attaque, dans un récit éclaté à la langue classique, au journalisme et à la génération des soixante-huitards. Cherchant à voir « jusqu’où il peut aller trop loin », il charge le héros de ce roman des opinions les plus antipathiques, les moins défendables. Néanmoins, c’est sans le masque de la fiction, mais par l’intermédiaire de Conseils à un jeune écrivain, qu’il défend des positions que beaucoup trouvent indéfendables.

La réunion en volume de ses chroniques (Les Cosaques et le Saint-Esprit), de son journal, et la suite prévisible de ses fictions (Les Dévorants, L’Ivraie), continuera de tracer du monde contemporain un portrait qu’il espère fidèle.

Bibliographie

Derniers ouvrages parus :


Le Portement de la Croix, roman, Édilivre, 2008
Les Boues profondes de Georges Bernanos, essai, les éditions de la Reconquête, 2008
Etché, roman, la Fontaine secrète, 2009
L’Ordre, roman éditions Brumerge, 2010
Conseils à un jeune écrivain, essai, la Fontaine secrète, 2010

À paraître :

Les Cosaques et le Saint-Esprit, chroniques
Sur le suicide, essai
Bâtons rompus, journal
Les Dévorants, nouvelles
L’Ivraie, roman

Sites internet

Édilivre
La Fontaine secrète
Les Editions Brumerge
Les Editions de la Reconquête

 

Extraits

Etché
La Fontaine secrète, 2009

 

« L’université n’échappe pas à cette loi universelle : on réclame la liberté quand ce sont les chaînes que l’on espère. – D’où cette race d’étudiants rampants qui ne prolifèrent qu’en s’enroulant aux chevilles de professeurs influents, lesquels, avant de devenir des mandarins regardant ce nid à leurs pieds, furent autrefois ces mêmes élèves grouillants et serviles.
« (Ce qui est ici en cause n’est d’ailleurs pas l’obéissance, qui est une vertu, mais l’obéissance au conformisme, qui est un vice.)
« Cette règle, qui fait de l’Histoire des hommes la recherche non de leur liberté mais des fers vers où ils tendent chevilles et poignets, c’est l’aiguillon qui conduit le petit peuple, qu’il s’agisse du bétail des congés payés qui, sur les plages d’Aquitaine, achète d’un an de travail son cancer de la peau ; ou bien du cheptel adolescent qui broute Harry Potter, les “consoles de jeux”, la carte “UGC”, les “rollers” et les “téléphones portables” ; ou encore du troupeau de femelles qui galope vers ses soldes, ses “régimes-minceur”, ses “coupe-faim” et ses cosmétiques.
« C’est Panurge qui mène le monde. Sans doute aime-t-on l’idée de liberté, quand en pratique on ne cherche rien moins qu’à l’être. La liberté est un sentiment qu’il est angoissant d’éprouver : rien qui nous inquiète comme la solitude, le célibat, l’unité ; rien qui nous console comme la meute, la famille, le nombre.
« La religion n’est pas l’opium du peuple ; la religion du peuple, c’est l’opium. Le peuple a besoin de croire, et singulièrement de croire qu’il est libre. Quand on a compris que ce qu’il veut, quand il proclame sa liberté, c’est qu’on lui tienne la bride courte, il devient facile à gouverner. »

 

Le Portement de la Croix
Édilivre, 2008

 

« “Ne les prenez pas à rebrousse-poil.” Tel fut l’ultime conseil que l’abbé Plenel, en me serrant la main comme nous nous quittions, avait jugé utile de me donner. J’avais cité Matthieu : “Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée.” Il n’avait pas eu la présence d’esprit de me répondre que “tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée” ; il avait préféré me dire, un peu plus tard, avant de claquer sa portière : “Nous nous adressons à tous”. – Oui, à tous, ce qui ne signifie pas que nous devrions niveler, banaliser, non plus qu’ajuster l’Écriture aux goûts de chacun. La religion n’est pas démocratique, la foi n’a pas été élue au suffrage universel et les députés ne votent pas les sacrements à la Chambre.
« À trop vouloir arrondir les angles spirituels on finit par les agrandir inconsidérément. Le chas de l’aiguille, lui, ne s’élargira pas. C’est au chrétien de s’efforcer à son étroitesse : “Large est la porte, spacieux est le chemin qui mène à la perdition”. Bien sûr il y a la charité – le chas de mon aiguille – et l’abbé Decour a toujours eu raison de m’exhorter à la clémence. À la clémence sans doute, non à la prudence ni à l’aveuglement.
« C’est une grande erreur pour le croyant que de chercher à louvoyer avec le Christ ; c’est une grave faute que de chercher à nuancer la Parole pour la rendre acceptable au monde moderne. Dieu est inacceptable. On ne compose pas avec les Évangiles ; ce n’est pas une mitoyenneté avec laquelle on chercherait à avoir de bons rapports. – Puisque nous serons haïs pour ce que nous sommes, ne soyons pas méprisés pour avoir renoncé à l’être.
« (Les nôtres n’ont pas été épargnés : mordus par le monde, ils succombent aux venins les plus fatals ; et on voit des catholiques, qui n’ont plus que la “tolérance” à la bouche, demander aux autorités religieuses qu’elles “respectent leur différence”. Pour ces chrétiens-là, le chas de l’aiguille sera toujours trop étréci, et la porte toujours trop étroite. Ils ne se présentent pas humblement, comme les pécheurs qu’ils sont, que nous sommes tous : ils sont venus en plaignants, en quémandeurs ; ils ne sont pas venus demander à l’Église la grâce de devenir des saints, ils sont venus lui demander des comptes. Au jour du Jugement, c’est pourtant à eux que ces comptes seront demandés.) »

 

L’Ordre
Brumerge, 2010

 

« Les femmes, pour ne savoir plus accepter la soumission, calomniée jusque dans sa confusion avec le malheur, ont réclamé à cor et à cri leur autonomie, – qu’elles ont finalement obtenue. À peine affranchies, et encore tout éblouies de leur nouvelle condition, elles se hâtent bientôt vers de nouveaux jougs auxquels elles donnent, dans leur candeur, le nom de liberté. Ainsi, jamais autant que lorsqu’elles proclament leur liberté d’aimer, leur liberté de penser, leur liberté de circuler, elles ne sont sujettes aux poncifs de la sexualité, de l’opinion, du tourisme. Aujourd’hui encore, ce n’est jamais qu’en protestant de son émancipation qu’une femme se jette sur le string, le lieu commun et le voyage organisé, ou toute autre servilité. Les conventions la ligotent d’autant plus étroitement qu’elle s’en croit débarrassé ; ses bras sont d’autant plus fermement encordés qu’elle se veut libre de les agiter. Plus elle se débat pour crier son affranchissement, plus le nœud coulant la garrotte. »

 

Conseils à un jeune écrivain
La Fontaine secrète, 2010

 

« Quand on sait, – nous en avons assez parlé que vous ne vous étonniez de le retrouver ici, – combien la peur domine nos sociétés, combien, avant l’honneur et le sens du devoir, des hygiénistes monomanes en ont fait le premier des sentiments démocratiques ; quand on sait qu’ils ont imprimé cette trouille sur les paquets de cigarettes, comme ils la graveront bientôt sur les bouteilles et les carrosseries, les fours des pâtissières et les cutters de tapissiers (...).
« Quand on connaît cette peur, Chère Noria, on est stupéfié par l’inconscience de tous ces parents que l’on voit encourager leur rejeton à écrire. Je ne vois pas dans cette imprudence un orgueilleux amour des périls, mais l’ignorance de la nuit où ils poussent leur tendron. S’ils savaient la tension terrible de la vocation artistique, ce “décret des puissances suprêmes”, s’ils soupçonnaient ce qu’implique cette “grâce redoutable”, ils ne pourraient pas la voir paraître sans terreur. – Et c’est ici que la peur serait tout indiquée.
« Ce “cataclysme”, si fortement décrit par vos devanciers, nul n’en a eu, autant que Claudel, la claire conscience ; nul n’en a donné (et avec quelle force !), une image aussi désespérée. C’est moins à lui qu’à sa sœur qu’il pense, bien sûr, quand il avoue à Jean Amrouche qu’il éprouve “une véritable horreur”, et qu’il est “comme frappé de terreur” quand il distingue chez un enfant cette vocation, cet élan, cette foi. “Je crois, dit-il, que c’est une chose exceptionnelle, que, vraiment, on ne peut souhaiter à personne.”
« La création artistique s’adresse à des fonds où sont remuées des forces sensibles, obscures et mal connues, où l’esprit naviguant à vue se désoriente et se déséquilibre. Il faut être solidement bâti, Noria, – comme je ne doute pas, après vous avoir vu penser, travailler, écrire, que vous l’êtes, malgré votre gracilité d’apparence, – pour résister à cette tension, pour que les barrages intérieurs ne cèdent pas. C’est au point, si l’on considère la somme de dons que Camille Claudel a reçus, ce talent, cette volonté, cette sensibilité hors du commun, et la vague qui l’a emportée, c’est au point donc qu’il aurait mieux valu qu’elle ait reçu moins d’aptitudes, qu’elles rendissent leur lame moins violente.
« Ce destin des artistes et des écrivains, ces vies si souvent ratées, illusoires, amertumées, cette fatalité que seuls des inconscients trouveront aimable, et enviable, je sais pourtant, comme vous, combien ils sont impérieux, – combien il est impossible d’y forfaire. Je sais qu’ils poussent comme une racine, et qu’il ne servirait de rien qu’on les arrachât par poignées, comme un dément ses cheveux. »