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La propriété de Rutu Modan : une affaire de famille

20h. Je viens de rentrer et de refermer la porte d’entrée. Je m’allonge dans le divan, livre en main, bien décidée à passer un bout de ma soirée avec ce compagnon de fortune. Je l’observe avant de l’ouvrir. Ce n’est pas un simple livre, c’est un roman graphique, un de ces pavés épais et chamarrés qui hésitent volontairement entre la BD et la nouvelle allongée (roman, vraiment ?). Des spécialistes vous renseigneront en détail sur le sujet passionnant de ce genre littéraire hybride, quant à moi, je m’avancerai à dire que j’avais entre les mains, sans encore toutefois le savoir, un de ces petits bijoux modernes de la littérature pop. Vous connaissez sûrement Persepolis de Marjane Satrapi, et bien, j’avais à ce moment le Persepolis israélien devant les yeux. Je ne pousserai toutefois pas la comparaison au-delà du genre du roman graphique, car le contenu n’a pas grand-chose à voir en dehors des problématiques identitaires et de l’emboîtement étroit des « petites » histoires familiales avec la grande histoire.

Le bijou en question répond au nom sobre de La propriété. Nom qui n’a pas été décisif dans mon acte de lecture puisque je l’ai oublié à plusieurs reprises avant de le retenir. Je pensais même un temps que c’était La prophétie, il faut que croire que je n’y accordais que peu de crédit, mais passons le titre.

Sur la couverture, des personnages évoluent de nuit au milieu d’un cimetière polonais rempli de photophores colorés. Il est précisé que le livre a été traduit de l’hébreu. Etant dans une période où je m’intéresse à la culture et à l’histoire israélienne, c’est en fait cela qui m’a intriguée. Je ne savais pas que les Israéliens produisaient des romans graphiques, ce genre un peu pointu que je viens d’évoquer, et encore moins qu’on les traduisait en français. En même temps, cela ne m’a guère étonnée puisqu’un ami israélien m’avait récemment appris qu’en Israël ce sont les arts graphiques qui sont en vogue, devant d’autres médiums.

L’histoire est la suivante. Une jeune journaliste, Mica, et sa grand-mère, Régina, prennent l’avion pour Varsovie, afin de régler le temps d’une semaine, une affaire de succession d’appartement qui date de la Seconde Guerre mondiale. Du moins, telle est la raison avancée par la grand-mère pour justifier ce retour tardif dans la ville de sa jeunesse. Le plan ne se passe pas comme prévu car la grand-mère, caractérielle, n’a en fait pas du tout envie de s’occuper de cette histoire d’appartement et avance des prétextes absurdes pour ne pas rencontrer l’avocat qui possède le dossier.

A peine arrivée à l’hôtel, Régina fouille dans l’annuaire et tombe sur un nom et une adresse qui la plongent dans un état de stupeur. Elle annonce à sa petite fille qu’elle ne veut pas avoir affaire à des Polonais qui en veulent à son argent et lui demande d’avancer leur date de retour. Régina s’enferme dans la salle de bain de mauvaise humeur devant Mica qui tente en vain d’être diplomate. Leur aventure, se poursuit le lendemain, à deux vitesses. Mica prend l’histoire de succession en main et part à la recherche du comptable que sa grand-mère voulait initialement rencontrer, poursuivie par Avram, un vague proche de la famille qui prétend la protéger. De son côté, Régina s’échappe seule, dans la ville, afin de retrouver quelqu’un qu’elle a perdu de vue depuis bien bien longtemps.

Mica croise alors sur sa route un jeune guide polonais, Tomasz, qui la sauve des griffes d’Avram, elle se confie à lui qui l’aide dans ses recherches. Régina quant à elle, retrouve la trace de Roman, le grand amour de sa jeunesse avec qui elle a eu le fils qu’elle vient de perdre. Les deux rencontres seront décisives pour la résolution de l’histoire de la succession qui est, on le découvre, au coeur d’un secret et d’un drame de famille remontant aux dures années 1940 et à l’histoire du ghetto de Varsovie. Les Segal, parents de Régina, se sont opposés à l’union de Roman avec leur fille car il n’était pas juif et Régina a dû s’enfuir en Palestine pour cacher sa grossesse hors-mariage. Peu de temps après son départ, les Allemands ont envahi la Pologne et les Segal ont alors décidé de céder leur appartement à Roman pour une somme symbolique, lequel devait le leur rétrocéder après la guerre. La transaction de retour n’eut jamais puisque les Segal parents furent parqués dans le ghetto puis déportés. Cette histoire, ne se dévoile que peu à peu aux yeux de Mica et de Régina qui n’étaient pas en possession de tous les éléments.

Ce livre m’a touchée pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il fait état d’un monde à la fois métissé et brouillé linguistiquement, le livre se déployant à cheval sur trois langues. La jeune israélienne ne parle pas le polonais de sa grand-mère, ce qui ne l’empêche pas d’échanger et de tomber amoureux de Tomasz avec lequel elle converse avec aisance en anglais. L’histoire se déroulant à Varsovie, certains personnages s’expriment en polonais, notamment l’ancien amant de la grand-mère, le guide et Régina. Or il fallait montrer que les personnages ne pouvaient pas tous se comprendre dans cette langue. Rendre compte de cette polyglossie était donc un défi que Rutu Modan a élégamment relevé. L’hébreu est ainsi noté en majuscule (langue mère du récit), l’anglais en petites lettres (langue internationale de communication), et le polonais enfin, est écrit soit en italique soit dans un magma de signes dont on aurait perdu le signifié, exactement comme quand on identifie une langue d’oreille sans pour autant la comprendre. Dans La propriété, le polonais représente ainsi la langue du passé, la langue perdue, si l’on se place du point de vue de la jeune fille et de la jeune génération israélienne qui a été amputée d’un pan de son histoire et de sa culture, après l’exode en Israël. Cette génération est en fait celle de l’illustratrice et scénariste Rutu Modan qui explique dans une interview pour actuaBD qu’elle voulait à travers ce livre « explorer ce pays dont [on ne lui] parlait pas et dont [elle savait] seulement qu’il avait été le lieu de la Shoah. »

Comment la transmission d’histoires traumatiques entre les générations se fait-elle ou ne se fait-elle pas ? Voilà sûrement le grand thème du livre puisqu’il est question d’une histoire qui se déploie sur quatre générations et de savoir comment la dernière en hérite : les arrières grands-parents, victimes de la Shoah, la grand-mère, victime du rigorisme de son éducation judaïque et la petite-fille qui cherche à démêler le vrai du faux, car sa grand-mère a tendance à déformer l’histoire de sa famille et à dire ce qui lui arrange. D’où l’exergue du livre : « en famille, on n’a pas à dire toute la vérité, et cela ne s’appelle pas mentir. » Le point de vue de Rutu Modan sur cette transmission à bâtons rompus est intéressant car elle porte un regard à la fois dédramatisant et lucide sur l’histoire. L’eau a coulé sous le pont des générations et même si les pertes familiales dues à la Shoah restent des plaies in-cicatrisées, la génération des années 2000 a plus de recul que les précédentes. Les Polonais ne sont plus mal regardés, d’où le fait que l’héroïne puisse avoir une aventure avec l’un d’eux qui sache saisir son air triste et ses interrogations. La question de la mémoire est cruciale mais Rutu Modan n’hésite pas à la tourner en dérision dès l’ouverture du livre. Les « marches de la vie » organisées pour que les lycéens visitent les camps d’extermination n’empêchent pas, selon elle, les jeunes de faire les zouaves dans l’avion. Une autre scène dépeint la reconstitution d’un rapt de juifs organisée par l’association de la mémoire des Juifs dans laquelle Mica menace de se faire embarquer dans un faux char nazi. L’ironie de l’illustratrice nous met ainsi en garde contre le décorum associé à la mémoire de l’holocauste.

Les personnages, enfin, sont attachants et subtils. La grand-mère a un caractère bien trempé et sa petite-fille aussi, ce qui empêche l’histoire de verser dans le conte bleu et dans des histoires d’amour un peu légères, ce à quoi on aurait pu s’attendre au moment où Régina retrouve Roman et où Mica rencontre Tomasz. Les deux femmes réagissent de façon inattendue ce qui crée d’intéressants rebondissements. Graphiquement enfin, les corps sont saisis dans le mouvement. Le visage de Régina lorsqu’elle trouve le numéro de Roman dans l’annuaire laisse présager une intrigue palpitante. Je garderai également en mémoire la scène intime interrompue par une urgence entre les deux jeunes amants, les retrouvailles entre Régina et Roman dans le vieux Fotoplastikon de Varsovie ainsi que le bouquet de fleurs que jette Mica aux ordures, alors que Tomasz vient de le lui offrir. Ces dames ont du culot

Un roman graphique à la fois pointu et drôle que je recommande vivement

Inès Coville

Interview de Rutu Modan pour ActuaBD

La propriété de Rutu Modan est publié chez Actes Sud et a reçu le prix spécial du jury au festival d’Angoulême.

 


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